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Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


Les élections municipales après la Libération. 1

Publié par Jackie Mansas sur 2 Janvier 2017, 11:17am

Catégories : #Culture et société pyénéennes

Quelques cartes de Barbazan. Rien trouvé sur la Libération...
Quelques cartes de Barbazan. Rien trouvé sur la Libération...
Quelques cartes de Barbazan. Rien trouvé sur la Libération...

Quelques cartes de Barbazan. Rien trouvé sur la Libération...

Il y avait à Bertren des hommes et des femmes qui m'ont toujours fait peur et ceci dès l'enfance. Jusqu'en 1960, un seul m'inspirait une véritable terreur dès que je le rencontrais. Il était ce que l'on peut appeler un bel homme, grand, musclé, mince, au visage agréable - mais son nez lui donnait un profil de lame de couteau - des yeux bleus clairs comme ceux de tous les pyrénéens néanmoins, il y avait en lui quelque chose qui ne tournait pas rond : il était haineux et cela se ressentait. Haine envers les étrangers, envers le Général de Gaulle, envers la gauche en général et surtout envers les communistes. Il ne pouvait rien cacher de ses sentiments, c'était stressant de le croiser.

Il était instruit juste ce qu'il fallait pour réussir dans les affaires mais rejetait toute idée de savoir et de culture. 

Pour moi, il était et restera dans mon souvenir, Nez de Couteau.

 

La plus affreuse journée de sa vie : le mariage d'amour de mes parents.

 

Nez de Couteau ne sortit pas une seule fois de sa propriété durant la journée du 21 avril 1945 sauf pour soigner et traire ses vaches le matin et le soir. Il joua l’homme invisible. Il ne voulait pas voir tout ce bonheur, il ne voulait pas du Général de Gaulle, il ne voulait pas que les communistes arrivent au pouvoir et il ne voulait pas de maman au village. C’était une mauvaise journée.

 

Pourtant, sans que personne ne s’en aperçoive, en compagnie de sa mère, il avait surveillé l’arrivée et le départ du cortège de la ferme Pouchet à la mairie-école. Leur maison se trouvait dans le voisinage du bâtiment communal construit dans les années 1890. Le côté gauche de la bâtisse était réservé à l’appartement de l’instituteur : la cuisine-salle à manger en bas et les chambres en haut. Tout était confortable mais les WC étaient placés à l’extérieur, sous le préau. A droite, la salle de classe au rez-de-chaussée et la mairie à l’étage étaient largement éclairées par des fenêtres qui s’ouvraient sur la rue et sur la cour. Un grand couloir dallé d’où partait un très bel escalier, séparait la partie privée de la partie publique.

 

Il leur avait suffit de monter sur un abreuvoir posé contre un haut mur de clôture de leur cour dissimulé par un énorme rosier grimpant, jamais taillé mais fleurissant abondamment en mai. Ils pouvaient observer tout ce qui se passait dans celle de l’école située plus bas que la leur. Le passe-temps favori de la mère, était d’épier les enfants lors de la récréation ainsi que les allées et venues de l’instituteur, de son épouse et des personnes qui venaient les visiter.

 

Dès les premiers beaux jours, les fenêtres de la salle de classe étant ouvertes, elle écoutait attentivement les paroles du maître lorsqu’il grondait ses élèves. Ainsi, elle connaissait tous leurs petits travers, ce qui, somme toute, était utile pour orienter à leur convenance, la vie du village.

 

A midi ou bien à 5 heures, de temps à autre, elle portait un « petit présent » au maître d’école pour être dans ses confidences sur la scolarité des élèves. Il fallait contrôler qu’il n’y en ait pas un de trop intelligent. Aucun des enfants ne devait sortir du lot, cet honneur étant réservé aux riches familles unies par les mêmes intérêts et les mêmes idées.

 

La petite "Geneviève", (1) vive d'esprit et apprenant sans efforts, avait été très vite repérée durant la guerre et allait le payer car elle était issue d'une union "indigne" franco-espagnole. Et oui....

 

Le jeudi, comme l’instituteur était libre, il traversait le couloir pour servir de secrétaire de mairie et quand le maire arrivait, Mère montait sur l'auge en se tenant en équilibre sur le rebord en pierre. Lorsque quelqu’un entrait tenant des papiers à la main et qu’elle suspectait quelque inquiétude, elle appelait son fils. Comme il était conseiller municipal depuis les élections du 5 mai 1935 et qu’il comptait bien arriver un jour à la tête de la commune, mine de rien, il se dirigeait vers la mairie pour connaître le problème. Il passait alors aux yeux de tous pour quelqu’un de compatissant.

 

Ben voyons...

 

Ce samedi 21 avril 1945, (2) ils se posèrent sur l'abreuvoir dès 10 heures. Les branches du rosier couvertes de feuilles et de boutons prêts à éclore avaient été écartées pour qu’ils puissent bien voir ce qui se passait sur la route. Il était 10 heures 15 lorsqu’ils entendirent des voix venant de la nationale. La noce arrivait. Ils se crispèrent et tendirent le cou pour mieux voir. Les Français entrèrent les premiers puis ce fut au tour des Italiens. Ils eurent un haut-le-cœur : il y en avait pas mal.

 

N d C déjà rouge au naturel virait cramoisi, le nez se rallongeait, ce qui signifiait qu’il bouillait intérieurement.

 

La mère et le fils se regardèrent ahuris : ces Italiens-là ne ressemblaient pas à ceux du village, ils étaient donc différents en Italie ? Ils étaient d'où ? Ben oui, à Bertren, c'était des Vénitiens, à Mauléon-Barousse, des Toscans... il y avait plusieurs provinces en Italie... comme en Espagne, comme en France : un Alsacien ne ressemble pas à un Catalan, logique, ce ne sont pas les mêmes populations... et pourtant, ils sont tous français !

 

Les Espagnols qui avaient émigré dans la région - Catalans, Aragonais - ressemblaient aux Français et de ce fait, étaient acceptables, à condition qu’ils ne mettent pas le nez dans les affaires publiques. Lors de l’exode de la guerre civile en Espagne, ils en avaient vu passer des "noirauds", ce qui les avait révulsé et renforcé dans l’idée que « chacun dans son pays et les vaches seront bien gardées ».

 

Lorsque la noce se fut éloignée vers l’église et ne voulant pas être importunés par les cloches, ils descendirent de leur perchoir et rentrèrent dans la vaste cuisine où le feu dégageait une douce chaleur qui les réconforta. Mère commenta l’événement (3) :

- Ils avaient l’air bien, c’est peut-être une bonne famille même si ce sont des étrangers. Tu as vu la belle brune avec le grand chapeau, ce doit être la sœur, elle avait l’air d’une dame. Et l’homme blond comme il était grand et costaud et puis beau en plus ! Sans doute un des frères. Franchement, je croyais qu’ils étaient pauvres et sales, ils avaient l’air comme nous.

- Macareou ! Ne cherche pas à leur faire des compliments ! Ce sont des macaronis qui sont venus de la brousse en France parce qu’ils mouraient de faim et ils ne nous valent pas, un point c’est tout.

- Bien sûr, bien sûr, ne t’énerve pas ! Je suis de ton avis : ils sont venus nous enlever le pain de la bouche, prendre notre travail mais bon, on les dressera, n’est-ce pas mon fils ?

- Le Maréchal les a gardés parce que Mussolini était l’allié d’Hitler et de Gaulle les gardera à son tour parce qu’on en a besoin, dira-t’il ! Mais il n’a qu’à mettre les Français au travail et il verra comme on redressera la France sans avoir besoin des étrangers ! 

 

Ben voyons...

 

La vieille femme se signa et commença à marmonner, sans doute une prière.

 

Et tandis que les cloches résonnaient à nouveau, elle se dirigea vers la cheminée pour remonter une bûche dans le feu.

Nez de Couteau n'a jamais caché son rejet et sa haine des étrangers et lorsqu'il rencontra son "clone", "son jumeau" de pensée - pas de physique car quand ils étaient ensemble, on aurait plutôt dit Don Quichotte et Sancho Pansa sans les qualités que Cervantès avait donné à ses héros, bien sûr - en 1960, il s'empressa de lui faire acheter une propriété à Bertren où il s'installa avec sa famille. 

 

Avant d’aller se coucher, ils écoutèrent la « Teuseufeu » déçus et malheureux.

 

Le speaker rappelait qu’à Alger l'année précédente, le général de Gaulle, chef du Gouvernement Provisoire de la République Française qui avait succédé au Comité Français de la Libération Nationale, avait signé le 21 avril 1944 l’ordonnance régissant le nouveau gouvernement. La République avait été rétablie ce jour-là et les femmes avaient obtenu le droit de voter et d'être éligibles.

 

Il souligna qu'elles pourraient mettre en pratique ce droit nouveau, le dimanche suivant 29 avril 1945 pour les élections municipales !

 

N de C se rappelait ce jour funeste : un an était déjà passé ! Le sort s'acharnait sur lui : en plus de l'arrivée de de Gaulle et des communistes au pouvoir, il avait fallu que Simon et sa dulcinée étrangère choisissent ce jour anniversaire pour célébrer leur union qu'il qualifiait toujours d'indigne !

 

Pour lui, dans le texte de l'ordonnance qu'il avait lu et relu, il y avait une énormité : l’article 17 ! Il ne pouvait toujours pas y croire : une femme pourrait un jour être maire, députée, présidente de la République ! C’était impossible, ce ne pouvait pas être, une femme, ce n’était rien. Et en plus, figurez-vous, que comme elles étaient toujours fourrées dans les soutanes des curés, elles ne feraient que ce que ces derniers leur diraient de faire ! Les maris seraient bafoués ! (3). Il se recroquevilla alors sur sa chaise devant le feu qui mourrait. 

 

C’était vraiment trop injuste.

 

Il repensa à la jolie jeune femme qui venait de se marier et se dit, écœuré, que « ça » aussi désormais allait voter puisque elle était française ! Il avait d’ailleurs vérifié attentivement : lorsqu’elle était venue à la mairie pour les formalités de son mariage, il avait retourné sa carte d’identité dans tous les sens cherchant une faille en cas qu’elle fut falsifiée ! Il se demanda comment elle avait pu l’acquérir sans aucun problème. Il ne connaissait pas l'article 4 de la loi du 10 août 1927 donnant la nationalité française à tout enfant né en France de parents étrangers nés à l’étranger.

 

Devant tant de mystère, il n’hésita pas à accuser le Front Populaire et Léon Blum d’avoir trahi la cause des vrais Français.

 

Le 29 avril 1945 prochain, les élections municipales se tiendraient, Jean-Marie Labardens après vingt ans de bons et loyaux services, laisserait la place à l'un de ses conseillers qui avait accepté de reprendre le flambeau. N d C repartait donc, il en était sûr, pour un nouveau mandat de conseiller municipal.

 

Il dormit mal la nuit suivante, la déception étant trop forte.

 

Le dimanche suivant, dès 8 heures du matin, le Conseil Municipal sortant au grand complet attendait les électeurs dont le nombre avait doublé ! Toutes les femmes inscrites vinrent voter après la messe. Intimidées, elles ne savaient trop comment faire mais le maire et l'adjoint les guidèrent aimablement.

 

Certains conseillers n’étaient pas d’accord avec la nouvelle loi, arguant du fait qu’une femme ne savait pas réfléchir et donc voterait pour n’importe qui. Ils faisaient la gueule dans leur coin en regardant cette débauche de chapeaux à voilette débarquer dans la salle de la mairie en caquetant. N d C, toujours rouge comme la crête d’un coq car il était fortement mécontent, discourait de politique avec Monsieur Mondon, le hobereau monarchiste du village et parfois le ton montait.

 

Les femmes sortaient de l’isoloir en arborant un large sourire. Jean-Marie Labardens et Jean-Marie Lamoure ravis de les voir voter et manifester leur bonheur d’être enfin traitées en véritables citoyennes, avaient un mot aimable pour chacune.

Elles s’attendirent les unes les autres et repartirent en groupe, très fières d’elles.

Maman et Madame se présentèrent ensemble en fin de matinée bien que depuis son mariage, elle ne travaillait plus le dimanche matin. Pour la première fois, elle s’entendit appeler par le nom de son mari et rosit d’émotion. Elle n’avait pas bien réalisé que depuis une semaine, elle avait changé de patronyme ! Madame lui avait affirmé qu’elle s’y habituerait, ce n’était qu’une question de jours.

 

N d C lui jeta un regard noir lorsqu’elle fit tomber son enveloppe dans l’urne. Elle pensa à part elle qu’il y en avait au moins un qui n’avait pas eu sa voix car elle avait voté pour la liste de Mr Castex le candidat déclaré de gauche... et surtout, surtout, "capable" !

Tout un programme !

Bien évidemment ce fut cette liste qui passa au grand dam des sortants vexés d'avoir été "jetés"...

 

La Libération.

 

Le mardi 8 mai suivant vers 15 heures 30, les cloches se mirent à sonner à toute volée dans toutes les villes et tous les villages de France !

 

Depuis la veille, on attendait la fin officielle de la guerre, les Teuseufeu étaient allumées depuis l’aube dans les maisons où il y en avait une et quelqu’un restait en permanence pour écouter. A 15 heures, le Général de Gaulle annonça la capitulation de l’Allemagne. Lorsque l’allocution fut terminée, les gens sortirent dans la rue en criant : « La guerre est finie ! La guerre est finie ! ». En quelques minutes, la place des Quatre-Chemins fut envahie par une foule en liesse. Les jeunes se précipitèrent dans l’église et s’agrippèrent aux cordes des cloches. On riait, on se congratulait, on était enfin libres !

 

Maman monta jusqu’à la place en courant, le petit Jean dans les bras et en claudiquant car elle était tellement pressée de participer à la fête qu’elle en avait perdu sa chaussure. Elle n’avait pas voulu manquer une minute des réjouissances en se rechaussant !

Quelqu’un tira des coups de fusil en l’air. Les cris de joie redoublèrent.

Puis les cloches se turent et les jeunes hommes sortirent. Ils enlacèrent les filles et les entraînèrent dans une farandole.

 

Soudain, un homme déboucha sur la place en courant et en gesticulant. Les enfants crièrent effrayés. Devant les villageois ébahis, il entonna l’hymne fasciste à la gloire de Mussolini, le poing levé. Lorsqu’il eut terminé, il tourna les talons, laissant tout le monde pantois et attristé.

 

Pour ramener de la gaîté, Joséphine et Jean Castex proposèrent une tournée générale, il fallait fêter la Libération ! Joséphine invita les femmes à participer à ce moment festif mais elles n’osèrent pas entrer, ce n’était pas leur place. Elles votaient désormais, c’était bien, mais aller boire un verre au bistrot avec les hommes, c’était beaucoup trop leur demander. Que dirait Monsieur le Curé ? Le brave homme, quant à lui, les écoutait le sourire aux lèvres et se garda bien de donner son avis !

 

Les jeunes décidèrent de sonner à nouveau les cloches, on avait chassé les Allemands alors on n’allait pas se laisser impressionner par un trouble-fête ! Et les notes de la victoire retentirent encore dans la chaleur de l’après-midi.

 

Ce jour-là, Nez de Couteau se fit remarquer pour son "patriotisme" qui le rendit encore plus populaire auprès de certaines dames ! Son beau-frère, collaborateur notoire, se permit de sortir dans la rue. Il se fit huer par les jeunes. Il esquissa un mouvement de recul pour rentrer lorsque N de C se précipita sur lui. Il l’agrippa par le col et le traîna vers le Monument aux Morts. Il le fit mettre à genoux et lui ordonna de demander pardon à son père, mort sur le front durant la Grande Guerre. Il s’exécuta puis réussit à s'échapper et à se réfugier au plus profond de sa maison, tremblant de peur.

Sa femme, désemparée, commenta la scène à laquelle elle venait d’assister :

- Franchement, on aura tout vu en ce bas monde ! Mon frère est un bel hypocrite : il se sert de la mort de notre père sur le front pour faire son important ! On sait ce qu’il est quand même !

 

Cette scène fut très vite oubliée et l'on trinqua plus d'une fois à la Victoire !

 

Dans toute la région, des bals, des spectacles furent organisés et mes parents en compagnie de ma tante Fernande, la soeur de maman, s'en furent en vélo assister à un concert de plein air donné en l'honneur de la Libération dans le parc des Thermes de Barbazan devant le casino. La soirée fut magnifique, il y avait un monde fou pour écouter les chanteurs et voir évoluer les danseurs, on trinqua, on dansa. Un feu d'artifice fut tiré dans la nuit douce et parfumée, St-Bertrand eut droit au sien aussi, la cathédrale était si belle ! A Loures, les bars, les cafés étaient remplis de monde qui criait, chantait, dansait !

La fête dura partout jusqu'au petit matin.

Ils rentrèrent tous des rêves de bonheur plein la tête. L'avenir serait beau, personne n'en doutait !

 

A suivre

 

Jackie Mansas

1er janvier 2017

1 - il me semble qu'elle portait ce prénom mais je ne suis pas sûre du tout. Ce n'est pas grave, il fleure bon une autre époque...

2 - voir article Destins de femmes : un mariage mixte à la Libération du 19 février 2016

3 - j'ai entendu ces raisonnements un nombre incalculable de fois tant de la part des hommes que.... de certaines femmes !

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