Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


Au fil des années à Bertren...

Publié par Jackie Mansas sur 10 Janvier 2016, 20:10pm

Catégories : #Culture et société pyénéennes

L'église de Bertren dans les années 1930 ; Photo "internationale"  : Mr Castex le maire (1953-1965), son épouse Joséphine, Fernande Cinotti la sœur de ma mère, Conrad Badia notre voisin, mon père Simon tenant ma sœur Tany, moi  et Yvette. A la fenêtre du relais, Marie Mondon. Année 1952. Roulotte de Gitans début du 20ème siècle
L'église de Bertren dans les années 1930 ; Photo "internationale"  : Mr Castex le maire (1953-1965), son épouse Joséphine, Fernande Cinotti la sœur de ma mère, Conrad Badia notre voisin, mon père Simon tenant ma sœur Tany, moi  et Yvette. A la fenêtre du relais, Marie Mondon. Année 1952. Roulotte de Gitans début du 20ème siècle
L'église de Bertren dans les années 1930 ; Photo "internationale"  : Mr Castex le maire (1953-1965), son épouse Joséphine, Fernande Cinotti la sœur de ma mère, Conrad Badia notre voisin, mon père Simon tenant ma sœur Tany, moi  et Yvette. A la fenêtre du relais, Marie Mondon. Année 1952. Roulotte de Gitans début du 20ème siècle

L'église de Bertren dans les années 1930 ; Photo "internationale" : Mr Castex le maire (1953-1965), son épouse Joséphine, Fernande Cinotti la sœur de ma mère, Conrad Badia notre voisin, mon père Simon tenant ma sœur Tany, moi et Yvette. A la fenêtre du relais, Marie Mondon. Année 1952. Roulotte de Gitans début du 20ème siècle

3 – 1955

Je voulais « faire Gitane »

Le catéchisme avait recommencé également le jeudi 30 septembre la veille de la rentrée, une dizaine d’enfants y participait. Le curé avait demandé à la sœur Saint-Laurent de l’aider car il se sentait fatigué. Son foie et son estomac lui causaient de plus en plus de soucis. J'avais rejoint Yvette et Alfred sur le banc des tout petits. Nous étions sages comme des images et regardions l'autel rutilant de blancheur avec au dessus et derrière lui, la représentation de la Passion à savoir Jésus sur la croix, Marie à sa droite et saint-Jean l’Évangéliste sous les traits d'un jeune homme, à sa gauche. Les vitraux aux couleurs puissantes filtraient la lumière du soleil. Tout était trop beau.

La première leçon se passa bien mais la seconde fut assez traumatisante ; lorsque la sœur Saint-Laurent, qui était accompagnée cet après-midi là de sœur Marie, raconta que Dieu avait créé le Ciel et la Terre, les mers et les montagnes, les animaux et les hommes en six jours et que le septième, tout en regardant l’œuvre qu’Il avait accomplie, Il s’était reposé, le vieux curé demanda si quelqu’un avait une question à poser. Je levais le doigt. Les sœurs, ravies que les enfants les écoutent, me permirent de parler bien volontiers.

Avec conviction :

- Et Dieu qui c’est qui l’a créé ?

Sœur Saint-Laurent leva les yeux au Ciel, poussa un cri d’effroi, se signa vigoureusement trois fois – sœur Marie l’imita avec un temps de retard – et cria :

- Mais qu’est-ce que tu racontes, enfant du Diable, enfant de Satan. Arrière Satan, quitte ce corps d’enfant ! Arrière, arrière !

Le curé me regardait avec des yeux interrogatifs mais remplis de douceur et d’affection. Il ne protesta pas car je crois qu'il s'était posé cette question plusieurs fois sans oser en parler ! L’omnipotence de Dieu ainsi que l’alpha et l’oméga devaient lui sembler parfois bien contradictoires !

La sœur nous regarda alors que nous étions tétanisés par les cris qui résonnaient dans la nef et envahissaient tout l’espace. Elle se calma enfin et me jeta méchamment :

- Tu as autre chose à nous demander ?

Je soupirais puis me risquais :

- Oui, mais ma sœur, qui c’est qui a crée Dieu et qui c’est qui a crée celui qui a crée Dieu et …

La sœur s’étrangla :

- Je t’ai déjà dit que cette question était idiote et c’est un blasphème que de la poser. On ne doit pas prononcer le nom de Dieu à tort et à travers.

- Oui mais ma sœur, c’est quoi un « blachfaime »…

Je venais de déclencher un énervement de taille !

Elles nous houspillèrent et nous firent sortir en me conseillant de demander les réponses à ma mère !

Je crois que le curé riait doucement en prenant bien soin de ne pas être vu.

Bien entendu, maman qui n’avait rien compris aux interrogations de sa fille : « Qui c’est qui a crée Dieu et qui c’est qui a crée celui qui a crée Dieu et… » et « Qu’est-ce que c’est un blachfaime », avait subi les remontrances des saintes femmes. Elles l’avaient franchement énervée parce qu’elle n’avait pas su quoi me répondre ! Elle n’avait pas apprécié la réprimande parce que j'avais posé tout haut la question que tout le monde, sans exception, s’était posée un jour !

Elle avait bien cherché dans le dictionnaire la définition de blachfaime, mais elle n’avait rien trouvé. De guerre lasse, car j'insistais toute la journée, cela me préoccupait de ne pas savoir, elle demanda au curé qui éclata de rire et lui expliqua. Elle repartit rassurée, ce n’était pas un mot défendu, il existait mais avec une orthographe différente. Une fois que je sus ce que cela voulait dire, je passais à autre chose. Maman dut pousser un soupir de soulagement

L’automne fut beau, ce que l’on espérait après un été frais et humide et nous pûmes profiter des derniers beaux jours. Le jeudi 17 novembre, il faisait plutôt frisquet mais nous nous amusions à monter et à descendre la rue du Vignaou en vélo.

Quatre heures sonnaient à l’horloge de l’église quand Marie Mondon, une dame adorable d'un certain âge descendit en courant la rue pour avertir que les Gitans arrivaient, qu’il fallait planquer les poules et « préparer le don » !

Rassurez-vous, personne n'était ni raciste ni haineux envers ce peuple sans attaches que l'on voyait arriver chaque année avec joie mais leur soi-disant réputation les suivait sans qu'on leur en tienne rigueur !

Une agitation fébrile envahit tout le quartier, on entendit les femmes appeler les volailles pour les faire rentrer dans leurs poulaillers respectifs et celles-ci protester vigoureusement : il était encore trop tôt ! Maman remplit un sac de pommes, y ajouta deux poireaux et quelques carottes et monta la rue en nous poussant devant elle. Elle appela en passant, Anna – la maman d'Yvette ma meilleure copine - qui ne répondit pas, elle parlait avec quelqu'un dans sa cuisine, elle les entendit et n’insista pas. Aux Quatre-Chemins, tout un attroupement s’était formé - certaines femmes avec le « sac du don » - autour de Jean Castex le maire et de ses adjoints. Ils étaient tous impatients : les Gitans revenaient cette année encore !

La première roulotte, toute rouge et noire, apparut tirée par deux chevaux bruns pomponnés. Des sonnettes tintinnabulaient depuis le toit en bois. Les hommes marchaient à côté de l’attelage et les femmes aux costumes colorés et aux nombreux bijoux se tenaient sur la plate-forme. Les cris de joie fusèrent, les vivats, les bonjours s’élevèrent, puis la seconde roulotte apparut, celle-là était verte avec des grandes flammes rouge, puis une troisième, une quatrième et enfin, une plus petite toute blanche fermait la marche. Nous regardions la scène avec des yeux grands comme des soucoupes. C’était un trop beau spectacle ! Les couleurs, les chevaux, les chiens, les chèvres qui suivaient… C’était féerique ! Un garçon très beau avec des cheveux de jais et un foulard rouge noué en pointe autour du cou jouait de la guitare depuis le toit de sa roulotte, j'étais fascinée, pour une fois, je ne faisais aucun commentaire mais ma mère attendait…

Le maire et les adjoints les accueillirent, le chef du clan parla au nom de tous les siens et ensemble, en devisant, ils avancèrent jusqu’à la place du Pujoulet où ils s’installèrent dans un joyeux brouhaha. Marie Bellan sortit en trombe de sa maison pour saluer une de ses vieilles copines qui lui tomba dans les bras en faisant tinter ses nombreux bracelets.

Le groupe de dames avait suivi la caravane, déposé les « dons » après avoir salué toute la tribu et passé la commande de paniers qu'elles paieraient en argent lorsqu'ils seraient terminés. Les hommes commençaient à porter des bourrasses de foin pour les animaux et quelques mesures de maïs. En échange, ils auraient ces paniers que les Gitans confectionneraient durant les trois jours où ils resteraient sur place. Et pour reconstituer les réserves, ils iraient couper les osiers le long des fossés. On ne les élaguait pas pour les leur laisser !

Nous reprîmes le chemin du retour et les femmes discoururent joyeusement sur l’événement de la journée.

Tout à coup, j'eus une idée et je cessais de courir avec les autres, pour prendre la main de ma mère afin d’attirer son attention et je lui annonçais avec conviction :

- Tu sais, maman, quand je serai grande, je ferai gitane !

Il y eut un silence incrédule puis un grand rire. Marie C. commenta en riant le projet d’avenir :

- Il y a deux ans, elle voulait faire reine, cette année c’est gitane. Marcelle, votre fille va d’une extrémité à l’autre. Remarquez qu’il est peut-être plus facile d’être gitane que reine ! Quoique, je ne sais pas, ni l’une ni l’autre sans doute ! J’espère qu’elle aura une autre idée bientôt ! Parce que si c’est cela qui lui plaît, vous n’êtes pas sortie de l’auberge !

Marie M. qui s’amusait franchement, la rassura :

- Ne t’en fais pas, ça lui passera de l’idée dès qu’ils seront partis !

Marie C. surenchérit :

- Qu’est-ce que ce sera la prochaine fois ? Elle nous fera toujours rire cette petite !

Nous arrivions aux Quatre-Chemins comme Eugénie et sa belle-fille Arlette débouchaient sur la route en marchant à grands pas. Eugénie portait son « don » et Arlette arborait un coquard impressionnant à l’œil droit. Marie C. s’empressa de lui demander comment elle s’était fait cette bugne et la jeune femme lui répondit :

- J’ai voulu ramasser un portefeuille dans la rue mais quand je me suis baissée, il s’est enfui, je l’ai suivi, je n’ai pas vu le portail du verger des Cap et j’ai cogné la poignée.

Les femmes la regardèrent interloquées : elle avait voulu rattraper un portefeuille qui s’enfuyait ? La dernière fois que tout le monde l'avait vue, elle était normale pourtant ! Comment avait-elle fait pour devenir tartagnole à ce point, ce n’était pas possible ! Elle avait dû attraper un coup de soleil sur la tête ! Eugénie s’impatienta, elle poussa la jeune femme en avant en lui intimant l’ordre de se dépêcher car elles avaient des paniers à commander et les bêtes à soigner avant le repas du soir !

Lorsqu’elles se furent éloignées, les femmes s'interrogèrent sur l'état mental de la jeune madame Gaston et virent que maman baissait la tête sous le regard malicieux de Emma Sabinotto :

- Marcelle, c’est le coquard d'Arlette qui a valu une fessée à vos filles avant-hier soir ?

Elle approuva d’un hochement de tête tandis que les femmes se tournaient vers elle. Marie M. la pressa de questions et elle finit par s'exécuter :

- J’ai entendu crier, je suis sortie et j’ai vu Arlette agenouillée devant le portail en train de gémir. Je l’ai aidée à se relever et à rentrer chez elle. Elle m’a raconté la même chose : un portefeuille courait dans la rue ! Eugénie a crié quand elle l’a vue avec l’œil dans cet état et lui a asséné qu’elle ne savait pas ce qu’elle disait et qu’elle était complètement pègue ! J’ai vite compris que les trois chipies (nous deux plus Yvette) étaient dans le coup. Je suis rentrée à la maison car je voulais savoir où elles s’étaient cachées. J’ai attendu patiemment et j’ai vu apparaître les trois têtes de l’autre côté du mur du verger des Cap. Elles ont sauté dans la rue et je les ai surprises tenant un portefeuille attaché à une longue ficelle. J’ai renvoyé Yvette chez elle et mes filles ont reçu une bonne fessée ! Je peux vous assurer qu’elles ne recommenceront pas !

Joséphine Castex, dite Finette et bistrotière de son état que j'aimais beaucoup, l'épouse du maire, qui avait rejoint le groupe nous défendit car après tout, d'après elle, nous n’avions pas fait grand-chose de mal. Arlette aurait dû réaliser que c’était une farce, un portefeuille était un objet pas un être vivant donc il ne pouvait pas courir tout seul sur la route ! Et puis, est-ce qu’on fonce la tête baissée pour attraper quelque chose qui bouge !

Elle était normale et n'avait pas attrapé un coup de soleil sur la tête vu qu'en novembre, ce n'était pas possible. Elle s'était fait tout simplement avoir par trois chipies qui avaient dû bien rire non pas d'elle car elles l'aimaient bien mais parce qu'elles avaient réussi leur farce. Elle était tout simplement arrivée la première sur les lieux.

Ce n'était pas méchant de leur part, elles étaient des enfants et il fallait bien que jeunesse se passe !

Mais quand même...

Arlette, je vous demande pardon....

La nuit était tombée et maman nous avait couchées mais avant d'éteindre la lumière, elle ouvrit la fenêtre donnant au sud. On entendit alors de la musique et des chants, c'était très beau. On écouta émerveillées puis elle la referma en poussant un soupir : il fallait bien dormir !

Plus tard, elle me raconta que les Gitans avaient l'habitude de danser, de chanter et de jouer de la guitare autour d'un feu de bois et les jeunes hommes du village allaient les écouter. Je suppose qu'ils regardaient surtout les belles jeunes femmes aux tenues bariolées et aux cheveux de jais tombant sur leurs épaules danser en tapant dans leurs mains, avec des étoiles plein les yeux et à mon avis, ces étoiles, ils les ont gardées longtemps ....

Jackie Mansas

11/01/2016

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents