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Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


Durant la seconde guerre mondiale...

Publié par Jackie Mansas sur 16 Février 2016, 16:25pm

Catégories : #Culture et société pyénéennes

Les Fours à Chaux ; Mauléon-Barousse
Les Fours à Chaux ; Mauléon-Barousse

Les Fours à Chaux ; Mauléon-Barousse

A Bertren, la Résistance..., la population et Cou de Cigogne !

L'article suivant a été écrit d'après les témoignages de ma mère Marcelle, de Joséphine Castex, de Marie Mondon et d'André dit Dédé Fourcade pour ce qu'il se passait à Bertren.

Ma mère travaillait chez une famille de coloniaux depuis le début août 1941 comme "bonne" et "nounou" des deux garçons Pierre et Jean et appelait sa patronne "Madame". Nous allons continuer comme cela pour la commodité du récit pas par obligation car personnellement, j'ai toujours dit "Madame et Monsieur L...... ! On n'allait pas sombrer dans le ridicule en plus !

Pour ce qu'il s'est passé dans les autres villages, j'ai eu la chance inouïe de rencontrer un ancien Résistant - lorsque je travaillais l'été dans les hôtels de Luchon pour payer mes études d'Histoire à la fac de Toulouse - chez ma tante Marie-Louise et son mari Albert, ancien militaire et facteur depuis la Libération sur le canton et la ville de Bagnères-de-Luchon. Ce monsieur m'a raconté cette scène où Cou de Cigogne, peu courageux en fait, eut peur pour la première fois. Il paraîtrait que ce serait à partir de ce jour et en prévoyance de la défaite de l'Allemagne, qu'il aurait noué de solides amitiés qui lui auraient permis, à lui et à ses officiers, de quitter Luchon en catimini par la montagne avant le départ "officiel" des troupes allemandes harcelées par la Résistance à la Libération ! Il aurait vécu caché en Espagne jusqu'à la mort de Franco et serait reparti en Allemagne après 1989.

Mais il aurait toujours fait des allers et retours en France en secret pour voir et revoir une femme dont il était amoureux et sur les invitations de "ses amis" du temps de "l'Occupation". Il a été aperçu en compagnie de cette femme dans les années 1980 dans un café de Montréjeau par un agriculteur de Bertren. Mais il ne risquait plus rien et pouvait se montrer au grand jour. Personne ne sait où il est reparti et s'il est encore en vie. La dame est à ce jour très âgée et n'a pas changé de convictions...

Deux "Résistants" cachés à Bertren dès 1941.

A partir de 1941, il y eut du passage, les résistants en profitaient pour descendre poster leurs messages dans la boîte aux lettres de la Poste encastrée dans le mur du bistrot Castex. Louis Luchini, le métayer des rentiers Mondon du relais de Poste et de Chevaux des Quatre-Chemins, portait vers les 11 heures du soir du ravitaillement dans une grange de la montagne sur les communes d'Anla et d'Ilheu, deux fois par semaine. Mais parfois, pour ne pas attirer l'attention des collaborateurs aux aguets du moindre mouvement suspect, sur ses absences, Simon, mon père, le remplaçait. Afin que personne ne se doute qu'ils travaillaient ensemble, Louis s'arrêtait tous les soirs en rentrant du travail (il était ouvrier à l'usine de Chaux et Ciments Couret à Izaourt) chez ma grand-mère Félicie qui lui versait une bonne assiettée de soupe. Ce rituel trompa tout le monde car mon père qui avait été licencié de l'entreprise de BTP Labardens et Francou à la déclaration de guerre comme tous les ouvriers célibataires, travaillait sur la ferme familiale. Il en rajoutait une bonne couche lorsqu’à couvert (???) au bistrot, on discutait de la Résistance, il se déclarait volontiers trop trouillard pour aider les Résistants ! "Je tiens à ma vie !" Et ça marchait ! Louis était un homme gentil et attachant et ma grand-mère tint à continuer de lui donner un bol de soupe tous les soirs après la guerre … ! Cela ne coupait pas du tout son appétit car il reprenait chez lui une bonne assiette de celle préparée par Amélie, sa femme, lors du repas du soir !

A partir de 1943, un jeune adolescent de 15 ans ainsi que deux jeunes de Bagiry du même âge s'engagèrent auprès des maquis comme agents de liaisons. C'est lui qui reconnut avec ahurissement Cou de Cigogne à Montréjeau !

Année 1943.

Le 13 octobre 1943, à la «Teuseufeu », le speaker annonça une nouvelle qui réjouit la population. Les Français comprirent qu’un tournant important était amorcé dans le déroulement de la guerre : l’Italie déclarait la guerre à l’Allemagne, alors qu’une grande partie de son armée combattait encore aux côtés des Allemands mais son ralliement allait suivre. Les Allemands reculaient en Afrique devant les Alliés. A Bertren, on commentait à voix basse en se méfiant des oreilles indiscrètes. Madame se réjouissait et Marcelle toujours anxieuse, se demandait quand tout cela allait finir ! Madame lui recommandait de se réjouir sans réserve, bientôt le général de Gaulle délivrerait la France. Il suffisait d’attendre et de prier.

Marcelle allait chercher Pierre à l’école à midi et à cinq heures. Madame Aurignac descendante d'une vieille famille de notables du village et cousine de l'évêque Prosper Billère vivait avec sa fille et son gendre Bougues - préparateur en pharmacie d'octobre à avril et croupier au casino de Barbazan de mai à octobre - dans une belle maison à l'architecture bourgeoise du mitan du 19ème siècle. Elles appréciaient ma mère et se réjouissaient de ses fiançailles avec mon père Simon qui était un de leurs lointains cousins. Madame Bougues aimait parler avec cette jeune femme si discrète et si réservée qui n'élevait jamais la voix et ne s'exprimait qu'à bon escient. Elle l’arrêtait et elles devisaient quelques minutes. La dame lui racontait ses histoires de famille et maman l’écoutait attentivement.

Ce vendredi 15 octobre, vers 5 heures moins le quart, elles parlaient des enfants qui n'allaient pas tarder de sortir en courant et en hurlant de l'école et des métayers de la famille Aurignac. Madame Bougues n'aimait pas du tout le chef de famille :

- Cet homme ne me plaît pas, je vous l’assure. Il est notre métayer, sa femme et ses enfants sont charmants, bien élevés et polis et il nous sert bien mais je ne l’apprécie guère. Savez-vous qu’il partage les idées de Mussolini ? Avez-vous vu la tête qu’il fait depuis quelque temps ? Il est parfois agressif. J’en ai discuté avec mon mari mais lui, n’a aucune opinion sur la question ! Il attend la fin de la guerre sans se préoccuper des réactions des autres. Il a grande confiance dans le général de Gaulle et moi aussi. Mais je ne devrais pas trop parler. On ne sait jamais, les Boches sont nerveux depuis plusieurs jours et leurs alliés ouvrent bien grand leurs oreilles pour les renseigner. Que pensez-vous de tous ces évènements ? Vous avez bien une idée ?

Marcelle n’osait pas exprimer ses convictions car elle se souvenait de la phrase que lui répétait son père : « Nous ne sommes pas dans notre pays, il ne faut pas parler, pas contrarier les Français. Il faut garder pour soi ce que l’on croit et ce que l’on sait ».

Elle répondit d’un hochement de tête qui était pour elle un acquiescement. Elles tournèrent la tête vers l’école car les cris des écoliers qui sortaient envahissaient tout l’espace. Ils coururent sur la route mais soudain, un bruit de moteur glaça le sang des deux femmes qui instinctivement se rapprochèrent : un convoi motorisé de SS apparut dans la ligne droite de la Pale derrière les enfants qui se regroupèrent sur le côté. Les Allemands les dépassèrent sans ralentir. Dans la fumée de leurs pétarades, ils s’arrêtèrent aux Quatre-Chemins ; le commandant SS descendit du side-car et se dirigea vers elles. Elles pâlirent et se mirent à trembler intérieurement mais soutinrent le regard du bonhomme. Il les apostropha toutefois courtoisement :

- Mesdames, je vous salue. Que faites-vous dehors à cette heure ?

Madame Bougues lui répondit un peu sèchement :

- Cette demoiselle va chercher un enfant à la sortie de l’école et moi, je les regarde passer ! Je ne pense pas que cela soit interdit, il est cinq heures et le couvre-feu est à 10 heures du soir…

Cou de Cigogne n’apprécia pas et ses lèvres se pincèrent. Ses yeux devinrent fixes et la dame se sentit menacée. Prudemment, elle baissa les siens.

Le SS ordonna d’un ton peu amène :

- Nous avons décidé que aujourd’hui personne ne doit être dans les rues. Prenez vos enfants et rentrez chez vous sinon…

Ceux-ci arrivaient à leur hauteur ; Marcelle saisit Pierre et Danielle Tomps leur petite voisine, par la main et les entraîna rapidement vers les Quatre-Chemins. Elle avait tellement peur qu’elle marchait vite et elle se mit à courir obligeant les deux petits à la suivre dès qu’ils furent dans la rue du Vignaou. Madame Tomps qui montait tranquillement, comprit que quelque chose n’allait pas, serra sa fille contre elle un bref instant et s’en fut elle aussi en courant.

Madame Bougues rentra chez elle en claquant le portail en fer. Cou de Cigogne sursauta, pinça à nouveau les lèvres et dès que la rue fut vide, reprit sa place dans le side-car. La colonne s’ébranla aussitôt et disparut ; il ne s’arrêta pas chez son informatrice préférée. Plus personne ne sortit, le village fut comme mort jusqu’au lendemain.

Dans la nuit suivante, Louis Luchini porta le ravitaillement aux maquisards dans la montagne et s’attarda avec eux, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Puis il rentra précipitamment porteur de nouvelles. Avant de rejoindre son lit douillet où sa femme l’attendait en priant qu’il ne lui arrive rien, il frappa discrètement aux volets du bistrot et Jean et Joséphine Castex le firent entrer. Elle lui versa une bonne chopine accompagnée de crêpes de sarrasin froides. Louis raconta alors les événements des deux jours précédents.

« Sur le coup de cinq heures, la place du chef-lieu du canton - Mauléon-Barousse- fut rapidement encerclée par les soldats Allemands. Cou de Cigogne marcha précipitamment vers le café-restaurant du Pont et criant ses ordres fit sortir les personnes qui se tenaient au bar. Les SS les poussèrent avec les canons de leurs fusils. Dans le village, on entendit des coups de feu et des cris. Les chiens aboyèrent se répondant d’une maison à l’autre. Le bruit des bottes sur l’asphalte troué angoissait les habitants qui avaient vite refermé les portes et les volets de leurs maisons. Mais ils regardaient au travers des fentes ne perdant pas une miette du spectacle. Quelques soldats envahirent l’école et déboulèrent dans les trois classes en hurlant. Les plus petits se mirent à pleurer, l’institutrice les regroupa contre elle.

Les SS, en courant dans les rues et sur la place, tirèrent dans tous les sens seulement par plaisir pour effrayer la population et le fils aîné de Nini Jourdan qui tenait un café réputé dans le village, traîna le chef de la milice – un jeune homme très prétentieux de 25 ans - dans le café pour le protéger. Il était le fils du plus gros entrepreneur du canton et se croyait protégé par les Allemands quoiqu’il se passât.

Une fusillade éclata dans la montagne, les maquisards visaient les SS qui montaient vers la grotte de l'Abbé d'Agos surplombant le village où ils étaient cachés. Ils ripostèrent et le bruit fut amplifié par l’écho. Ayant épuisé leurs munitions, les trois résistants tentèrent de fuir vers la crête et se fondirent dans les taillis de buis mais n’allèrent pas loin : les soldats débouchaient de tous les sentiers et les menaçaient. Leur informateur avait bien fait les choses.

Sans ménagements, ils furent ramenés vers la place et jetés comme des paquets devant le SS-Sturmbenfürer qui du bout de ses bottes brillantes, leur flanqua des coups de pieds dans les côtes. Le plus jeune, encore adolescent, leva son visage vers lui et mit dans son regard toute sa haine. Un officier l’attrapa par les cheveux et se mit à le secouer en lui criant : « Baisse les yeux ! Baisse les yeux ! ». Le garçon n’obéit pas. La gifle lui tourna la tête et il s’effondra sur la chaussée.

- A la Kommandantur ! cria Cou de Cigogne en se dirigeant vers son side-car.

Lorsqu’ils se furent tous éloignés, les habitants sortirent et commencèrent à se regrouper sur la place. L’arrivée du milicien entraîna un silence lourd de récriminations mais personne ne fit de commentaires. L’homme, d’un geste large se voulant généreux, invita tout le monde autour d’un verre : après tout une chopine était toujours bonne à prendre et personne ne connaissait les maquisards arrêtés. Les femmes rebroussèrent chemin laissant leurs maris à leurs agapes, pas contentes du tout !

Les prisonniers furent amenés à la kommandantur et enfermés dans une pièce aménagée en geôle. Quatre hommes barbus et sales s’y trouvaient déjà. Une odeur d’excréments et d’urine se dégageait des seaux hygiéniques rangés dans un coin.

Les Allemands, dès leur arrivée, avaient réquisitionné cet hôtel cossu et comme il n’y avait pas de prison dans la ville ni même dans la région, ils avaient condamné une grande pièce du rez-de-chaussée qui avait servi dans le temps, de buanderie.

Un SS-Schütze très jeune au visage poupin leur apporta une soupe où nageaient des bouts de viande aigres et la nuit tomba sur leur angoisse.

Le lendemain, ils furent tirés de leur sommeil par des bruits de bottes dans le couloir et des cliquetis d’armes. La peur leur noua l’estomac lorsque la porte s’ouvrit. Deux soldats plutôt énervés entrèrent et les sortirent de leurs grabats avec la pointe de leurs fusils. Ils vérifièrent qu’ils étaient bien en forme et repartirent après les avoir copieusement insultés.

Ils durent attendre midi pour manger une assiette de soupe encore plus aigre que la veille. Et c’est lorsque l’horloge de l’église sonna deux coups que la porte se rouvrit brusquement et que les trois maquisards furent extirpés rudement de leur cellule pour être amenés devant le commandant.

Cou de Cigogne regarda avec férocité les hommes qui entraient . Il voulait les interroger ensemble avant de les envoyer dans les prisons de Toulouse.

Les résistants furent assis brutalement sur des sièges inconfortables alignés en face du grand bureau derrière lequel le commandant SS disparaissait. Ils le détaillèrent, effarés de le voir d’aussi près tel qu’il était physiquement : petit, malingre, extrêmement soigné et engoncé dans son uniforme rutilant qui lui donnait un air grotesque. Les habitants l’avaient surnommé « cou de cigogne » à cause de la longueur de son cou ridé comme celui de l’oiseau. Sa tête ronde aux gros yeux globuleux semblait gigoter au-dessus. Il inspirait la terreur dès qu’il apparaissait, sa brutalité étant sans bornes.

Il avait de nombreuses maîtresses mais sa préférée était une parisienne réfugiée depuis l’exode de 1940 dans un petit village de la montagne garonnaise où elle avait pu acheter une maison. Les habitants avaient vite appris qu’elle était une prostituée et qu’elle était arrivée sans encombre dans les Pyrénées avec un magot conséquent. Ils suspectaient également que son prénom « exotique », Phryné, n’était pas aussi véritable qu’elle l’affirmait. On se demandait d’ailleurs d’où il pouvait venir.

Elle n’avait nulle honte de cette liaison et se montrait partout où la bonne société recevait, superbement habillée et emperlousée. La plupart des femmes, dégoûtées par l’aspect rébarbatif du SS et se voulant patriotes, faisaient beaucoup d’efforts pour l’ignorer.

Elle s’en moquait.

Cou de Cigogne avait posé sa photo sur son bureau et la regardait souvent très amoureusement.

Il s’approcha des trois hommes qui le suivaient des yeux. Le SS éructa et avec sa cravache frappa le plus âgé au visage. L’homme ne broncha pas.

Il cria ses questions plutôt qu’il ne les posât. Il déplaçait beaucoup d’air en gesticulant. Les narines des résistants frémirent et ils se regardèrent, un sourire amusé aux lèvres. Cou de Cigogne puait ! Il se pencha vers eux pour leur hurler ses injures et ils reçurent en plein visage son haleine fétide ! Ils le regardèrent effarés et tournèrent leur têtes brusquement sur le côté, ce qui décontenança le SS.

Les soldats qui gardaient la porte n’avaient pas l’air bien non plus, on les voyait remuer d’un pied sur l’autre et leur teint jaunâtre ne disait rien qui vaille.

Les trois hommes savaient parfaitement qu’ils allaient être emprisonnés puis déportés en Allemagne. S’ils n’étaient pas fusillés avant ! Mais malgré la peur de ce qui les attendait, ils s’octroyaient un dernier petit bonheur en se réjouissant des ennuis digestifs de leurs bourreaux.

Comme ils ne répondaient pas, le SS se mit à les frapper jusqu’à ce que le sang gicle.

Soudain son visage se tordit en une affreuse grimace et lâchant sa cravache, il courut vers la porte suivi par les soldats qui en oublièrent les détenus. Dans le couloir, tout le monde galopait, se bousculait. Les trois hommes se regardèrent et se dirigèrent également vers la porte mais ils furent refoulés par deux sous-officiers qui tenaient comme ils pouvaient leurs pantalons. On entendait des cris dans les étages et dans la cour. Le plus âgé des prisonniers regarda par la fenêtre et éclata de rire en faisant signe à ses compagnons de le rejoindre. En bas, dans la cour et le jardin, les Allemands, pantalons baissés, se soulageaient partout où ils pouvaient. On entendait les chasses d’eau fonctionner dans les étages et la bousculade était générale. Il pensa : « Ils ont mangé quelque chose qui leur a fait grand mal ! Qui est donc leur cuisinier ? Un ami sans doute… Profitons-en pour filer à l’anglaise ». Et d’un pas décidé il ouvrit la porte mais il fut aussitôt repoussé durement dans la pièce par un soldat au teint cireux et aux gestes mal assurés, ce qui le rendait encore plus dangereux.

Ils entendirent la clé tourner dans la serrure.

La scène était surréaliste. Comment tout cela avait-il été possible ? Les Allemands étaient méfiants et un sous-officier surveillait en permanence les cuisines. Tout était inspecté minutieusement.

La porte se rouvrit brusquement et un homme costaud au teint rougeaud, son tablier blanc de cuisinier noué à la taille et la toque enfoncée sur la tête, leur cria de le suivre. Ils virent les quatre autres prisonniers dans le couloir derrière lui et n’hésitèrent pas une seconde. Leur guide les fit passer par une porte cachée derrière une lourde armoire qu’il déplaça et ils se retrouvèrent dans une venelle aux pavés irréguliers. Ils coururent vers une maison délabrée qui sentait le crottin. Ils se cachèrent derrière des bottes de paille et le cuisinier en profita pour se débarrasser de son tablier et de sa toque qu’il cacha sous une dalle du mur du fond. Lorsqu’il eut reprit son souffle, il leur dit :

- Ils vont fouiller toute la ville. Nous attendons le signal et nous partirons vers la montagne au bout de la rue. Préparez-vous !

Une clameur montait de la place du marché toute proche. Des cris aboyés à tous vents leur parvenaient. Ils étaient tendus comme des arcs.

L’homme parla à voix très basse :

- Comme à la Kommandantur, ils sont tous malades et incapables de nous rechercher – ils en ont au moins pour une heure encore avant que l’antidote que les pharmaciens vont leur donner ne leur fasse de l’effet – Cou de Cigogne va appeler à la rescousse les gardes de l’usine et ceux qui patrouillent à l’entrée du Peyresourde. Nous pourrons alors passer sans attirer l’attention. Il faudra faire vite et courir pour nous fondre dans la lisière du bois.

Le temps qui s’écoula leur parut interminable mais soudain les pétarades des motos se firent entendre depuis la route du cimetière.

Les Allemands tournaient au carrefour de l’entrée de la ville lorsque la grosse cloche de l’église s’ébranla et sonna trois coups. Les sept maquisards sortirent en courant, remontèrent à découvert la ruelle déserte puis disparurent dans la forêt après avoir longé le mur de clôture de l’usine où seulement un soldat montait la garde.

Les engins remontaient vers la Kommandantur et le bruit était infernal.

Sur la place, les SS étaient bloqués par un « Poilu » qui tenait fermement une jardinière remplie de fruits et de légumes à l’entrée de la rue desservant le quartier ancien. Bien campé sur ses deux jambes, le corps abîmé par les armes effroyables qui l’avaient grièvement blessé en 1916 à Verdun, il refusait de bouger. Le temps qu’il résistait, c’était autant de gagné. Cou de cigogne hurla à ses hommes valides de débarrasser la place, le vieil homme fut jeté à terre et sa carriole piétinée. Mais ils ne s’acharnèrent pas sur lui, leur priorité étant de retrouver les fugitifs. Le Poilu souriait, le visage caché par son béret qui avait glissé. Une femme se pencha sur lui et l’aida à se relever. Elle lui murmura :

- Vous êtes inconscient, ils auraient pu vous tuer !

- Ne t’en fais pas, ma poule, ils ne m’ont pas eu à Verdun, ce n’est pas maintenant qu’ils vont réussir !

Cou de Cigogne retourna sur ses pas et se planta devant lui. Le Poilu se saisit de son bâton qui était resté attaché à un bras de la jardinière et s’appuya sur lui. Le SS ramassa une pomme qui avait roulé sur la chaussée, l’essuya à sa manche et commença à la croquer tout en fixant ce survivant de ce qui, à ses yeux, symbolisait la défaite ignominieuse de novembre 1918. Il pouvait le tuer pour finir le travail mais il devina plutôt qu’il n’entendit le murmure de haine qui montait de la place. Il réalisa qu’il était seul, ses hommes s’étant répandus dans la ville. Il frémit d’effroi mais resta impassible. Il jeta le trognon et se dirigea la tête haute vers la grande allée qui menait à la Kommandantur. La foule qui s’était rassemblée recula pour le laisser passer. Lorsqu’il l’eut dépassée, il hâta le pas. Des soldats le rejoignirent, il calma les battements de son cœur et continua son chemin plus lentement.

Lorsque sa silhouette eut disparu, le vieux Poilu dressa son poing vers le ciel et cria : « Mort aux Boches ! ». Une jeune femme s’empressa de le faire taire, il en avait assez fait pour la journée."

Le récit (édulcoré et raccourci) de ces événements fit le tour de toute la région en quelques heures. Cou de Cigogne furieux, ordonna le doublement des patrouilles ce qui terrorisa les habitants qui ne sortirent que lorsqu’ils ne purent faire autrement. Ils emmenaient les troupeaux à la pâture et travaillaient dans les champs mais ne perdaient pas de temps en bavardages pour rentrer chez eux le plus vite possible. On ne se réunissait plus sur les places et les bistrots restaient étrangement silencieux.

Jackie Mansas

le 16 février 2016

d'après les témoignages de personnes disparues...

Et un rappel, il y a deux ans de la scène de guerre à Mauléon-Barousse par Yves Espouy de Siradan qui tenait le récit du fils de la bistrotière Mr Jourdan de Siradan +.

Je voudrais savoir si quelqu'un a entendu parler de cette histoire qui m'a été racontée à Luchon en 1970. Ce vieux monsieur, avec un air mutin, m'avait confié également comment le cuisinier avait rendu malade toute la garnison SS mais ceci c'est pour une autre fois !

En fait si vous voulez savoir comment le cuisinier avait rendu malade toute la garnison, voir article Destins de femmes : un mariage mixte à la Libération.

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