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Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


Sous l'occupation en Barousse...

Publié par Jackie Mansas sur 17 Février 2016, 12:44pm

Catégories : #Culture et société pyénéennes

Papillon édité par les Mouvements unis de Résistance (Coll MRN) ; Manuscrit original du poème Liberté de Paul Eluard (Coll MRN, fonds La Main à plume-Noël Arnaud) archives du Musée de la Résistance Nationale
Papillon édité par les Mouvements unis de Résistance (Coll MRN) ; Manuscrit original du poème Liberté de Paul Eluard (Coll MRN, fonds La Main à plume-Noël Arnaud) archives du Musée de la Résistance Nationale

Papillon édité par les Mouvements unis de Résistance (Coll MRN) ; Manuscrit original du poème Liberté de Paul Eluard (Coll MRN, fonds La Main à plume-Noël Arnaud) archives du Musée de la Résistance Nationale

Novembre 1943

Le mois de novembre commença avec une pluie fine et froide qui prouva, plus que le calendrier, que l’automne était bien là. Chacun honora ses morts durant les deux jours de la Toussaint puis les travaux des champs reprirent avec les semis des blés dans la plaine et des fèves dans les jardins. On allait commencer la saison des pèle-porcs et les réquisiteurs étaient déjà passés pour vérifier le poids des bêtes afin de procéder aux prélèvements dès le lendemain de l’abattage. Ils n’en menaient pas large car l’animosité grandissait de jour en jour. Et vu les événements en Afrique et le débarquement des Alliés en Italie, la victoire semblait proche pour tout le monde ! Les habitants semblaient scotchés à la Teuseufeu et ne perdaient pas une miette de ce qui se disait. Ils se doutaient bien que les Français, rancuniers par nature, pouvaient leur chercher quelques ennuis. Aussi servaient-ils encore très bien les Allemands tout en préparant avec précaution leurs arrières. On n’était jamais assez prudent !

Dans la semaine qui suivit, les gardes-champêtres de chaque village roulèrent leurs tambours dans les rues en appelant les habitants pour les informer que la Milice du canton organisait un défilé avec drapeaux sur la place du chef-lieu le dimanche 7 novembre à 10 heures 30 avant la messe de 11 heures. Il était recommandé de venir assister aux manœuvres sous peine d’être assimilé aux « terroristes » traîtres à leur patrie.

La Milice avait été créée le 30 janvier 1943 par le gouvernement de Vichy pour lutter contre la Résistance, traquer les Juifs et les réfractaires au STO. Chaque canton fut pourvu même si les volontaires n’y furent pas très nombreux. En Barousse, ils n'étaient qu'une poignée. Les Baroussais se méfiaient de ces jeunes arrogants tout en se moquant d'eux dès qu'ils avaient le dos tourné !

Une parade avait été organisée le 10 juillet 1943 à Mauléon-Barousse sur la place de Palouman pour célébrer l’anniversaire de l’avènement de l’Etat Français. Le chef des miliciens qui avait été volontaire dès le premier jour, un fils-à-papa prétentieux et méprisant, l’avait préparée minutieusement. Chaque milicien avait son drapeau, celui de la Milice qui avoisinait avec les emblèmes de l’Etat français. Il n’avait pas « invité » les habitants à venir les applaudir et de ce fait, il n’y eut pas grand monde sur la place à part quelques pêcheurs, le maire et le conseil municipal. Les hommes qui prenaient l’apéritif, en descendant quelques chopines dans les cafés n’avaient même pas daigné sortir. Il en avait conçu un grand dépit.

Devant les assauts des armées alliées en Italie, il fallait rassurer les Allemands et le gouvernement de Vichy sur le soutien des Français. Etant donné que la Résistance les avait malmenés au mois d’octobre en empoisonnant toute la kommandantur, les miliciens pensaient qu’ils devaient donner des gages de loyauté à Cou de Cigogne.

Le 7 novembre, le SS-Sturmbenfürer et sa garde rapprochée vinrent assister au défilé. Ils s’étaient d’office octroyés le premier rang devant la population qui s’était déplacée par crainte de représailles. Le curé doyen Cantet de Mauléon et le chanoine de Sost y participèrent. Ils montraient un visage grave et leurs soutanes volaient au gré du vent qui s’était levé ; ils ne marchaient pas trop au pas mais faisaient de leur mieux. Une fois les manœuvres terminées, les villageois applaudirent mollement, néanmoins cela suffit à Cou de Cigogne qui vint féliciter ses affidés et leur serrer la main. Les deux prêtres s’éloignèrent et rentrèrent au presbytère. Ils se dirigèrent vers l’évier de la cuisine et se lavèrent les mains... longtemps.

La bonne du doyen, Catherine ma grand-mère maternelle, une petite femme toute menue dont le visage était ridé comme une pomme reinette, s’approcha d’eux et leur dit dans son jargon italo-franco-gascon que les jeunes soldats étrangers cachés dans la remise derrière les fagots de bois bien rangés, s’étaient réveillés en pleine forme et avaient déjeuné copieusement. Ils étaient arrivés dans la nuit après avoir marché durant 15 kilomètres au milieu des forêts, guidés par un passeur et s’étaient endormis comme des souches.

Le doyen Cantet lui entoura les épaules d’un geste affectueux et la remercia. Un berger d’une quarantaine d’années entra en catimini et les trois hommes se concertèrent un moment pour mettre au point leur départ la nuit prochaine vers l’Espagne. Puis, tranquillement, comme si rien ne s’était passé, les prêtres se dirigèrent vers l’église pour célébrer la messe ; Catherine pensait à part elle, qu’ils exagéraient et qu’ils jouaient avec le feu ! Mais elle les aidait sans protester, convaincue d’œuvrer pour la bonne cause et selon la volonté du Tout-Puissant ; ils savaient pouvoir lui faire confiance. Les passeurs qui collaboraient au sein du réseau mis en place par Monseigneur Salièges n'avaient aucune crainte et la laissaient prendre toutes les décisions en ce qui concernait la nourriture, le couchage et la sécurité de ces jeunes officiers. Ils ne risquaient rien.

Et ce fut elle qui les sauva d'une arrestation lors d'une perquisition des SS sur dénonciation - bien entendu - quelques temps plus tard !

Il y avait donc dans cette partie des Pyrénées plusieurs réseaux de passage vers l'Espagne et les passeurs pouvaient œuvrer pour les uns comme pour les autres. Le point de ralliement se trouvait être à l'Hôtel-restaurant "les Pyrénées" à Loures-Barousse (la Calèche) jusque vers la fin 1943. A la suite d'une dénonciation, les SS firent un soir une descente musclée dans le restaurant. Mais le chef du réseau, un médecin de Loures qui organisait les départs vers l'Espagne et cachait les Juifs, le temps qu'ils puissent partir eux aussi, dans des familles des villages alentours, alerté on ne sait trop par qui, intervint avant leur arrivée et le groupe réussit à fuir par le canal. Les hôteliers sachant parfaitement ce qui les attendait poussèrent dehors la jeune serveuse afin qu'elle aussi soit sauvée. Elle réussit à regagner son village en marchant toute la nuit au travers des champs et des prés et en longeant l'Ourse. Les hôteliers furent arrêtés. Le mari mourut sous la torture dans un camp de transit près de Paris et son épouse fut déportée en Allemagne. Elle revint du camp à la Libération et se retira à Ferrère son village natal.

Sur la cabane de l'estive sostoise de Hourdouch, se trouvent les noms de ceux qui ont risqué leurs vies afin de sauver celles de jeunes hommes décidés à s'engager à délivrer la France et à rétablir la République. Mais que sait-on de ceux qui ont aidé les Juifs à fuir à partir de 1941 par la plaine de la Garonne ? Le dernier passeur de l'ex canton de Saint-Béat est mort il y a trois ou quatre ans sans avoir rien raconté et c'est dommage.

Jackie Mansas

le 17/02/2016

Sources orales : ma mère Marcelle Cinotti + de son vrai prénom Joséphine et Albert Angiolini dit Bébert + de Mauléon-Barousse et un monsieur de Sost rencontré en 1975 mais à mon grand regret, je ne me souviens pas de son nom ! Il habitait dans le centre du village et était très âgé à cette époque !

Pour la milice, archives. Pour Loures, le docteur Solier et Barthélémy Castex tous deux décédés également.

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