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Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


1900 : Lorenzo Cinotti arrive à Saint-Bertrand de Comminges

Publié par Jackie Mansas sur 6 Avril 2016, 18:02pm

Catégories : #Culture et société pyénéennes

Lorenzo et Catherine Cinotti en 1915 à Saint-Bertrand de CommingesLorenzo et Catherine Cinotti en 1915 à Saint-Bertrand de Comminges

Lorenzo et Catherine Cinotti en 1915 à Saint-Bertrand de Comminges

Une famille immigrée à Mauléon-Barousse

Lorenzo regardait par la fenêtre du wagon de troisième classe où il avait pris place sur la banquette de bois et installé sa malle, le paysage qui se déroulait sous ses yeux, indifférent au bruit des conversations des autres passagers. Il avait quitté l’Italie la veille et s’enfonçait maintenant dans la campagne française au rythme du train qui crachait sa vapeur blanche. Il la voyait caresser la vitre de temps autre comme le vent la portait.

Il avait parcouru du regard un journal abandonné sur le siège à côté de lui mais l’avait vite laissé ne sachant ni lire ni écrire. Il pensait à sa jeune épouse Catherina qu’il venait de quitter. Ils se connaissaient depuis l’enfance, avaient grandi dans le même village et s’étaient unis pour toujours deux ans auparavant en 1898. Ils étaient très jeunes, 22 et 20 ans et ils s’aimaient profondément. Elle était si belle, si douce et en même temps si volontaire et si gentille ! Il l’avait voulue pour lui et pour la vie. Elle lui avait donné, le 30 mai 1901, son premier fils, Joseph.

Ce n’était pas son premier voyage à l’étranger. Avant d’épouser Catherina, il était parti aux États-Unis, à Chicago, mais la société trop violente lui avait déplu. Il avait horreur des armes à feu malgré qu’il chassait pour améliorer l’ordinaire. Il n’acceptait pas facilement de tirer pour tuer. En fait, comme tous les italiens, il avait été ébloui par le mirage du Nouveau-Monde. Il était rentré très vite en Italie tout en sachant qu’il repartirait bientôt et la France l’attirait irrésistiblement. En cette année 1901, alors que le train crissait sur les voies, il rêvait à son foyer et à la France qu’il voyait défiler sous ses yeux. Le Vintimille-Irun se traînait vers Toulouse et la petite ville de Montréjeau où il devait descendre. Il savait qu’il était attendu, il ne s’inquiétait pas, tout avait été convenu et il n’y aurait aucun problème.

Il sentait au fond de lui qu’il resterait longtemps sur cette terre de France, qu’un jour sa femme et les enfants qui naîtraient le rejoindraient, mais il se refusait à y penser pour ne pas perdre un seul souvenir de sa Toscane. Il avait pris contact avec l’agence de l’émigration de Florence trois mois auparavant. Ces agences contrôlées par l’Etat depuis 1888 étaient tout à fait sérieuses. Il leur avait fait confiance lors de ses précédents voyages. La main-d’œuvre italienne était fortement demandée par les pays industrialisés et le commissariat à l’émigration avait pour mission d’accorder des licences aux transporteurs, de fixer les coûts des billets, de donner les ordres aux ports d’embarquement, de surveiller les conditions de santé des jeunes, de mettre en place des auberges de jeunesse, des établissements de soins et de conclure des accords avec les pays d’accueil pour prendre soin de ceux qui arrivaient. Certains pays n’étaient pas très prisés par les autorités italiennes, comme le Brésil où les conditions de travail étaient jugées inacceptables. Mais les hommes demandaient à partir vers n’importe quelle région du monde occidental du moment qu’au bout, ils étaient attendus.

Lorenzo, comme tous les autres émigrés, fuyait une pauvreté latente et voulait se construire un avenir qu’il imaginait radieux. L’émigration concernait toute la société italienne. Il ne s’agissait pas d’un départ de la misère mais plutôt d’un choix de vie. Les candidats à l’émigration étaient conscients des enjeux économiques que ce mouvement procurait tant dans les pays d’accueil qu’en Italie même. On leur donnait le choix de leur destination et cela fut bénéfique pour tout le monde. Lorenzo pouvait aller travailler dans les forêts de France, de Suisse ou d’Allemagne. En 1895, alors qu’il n’était pas encore fiancé, l’Agence lui avait proposé un emploi de charbonnier en Corse. Il accepta en emportant dans ses bagages, dans une boîte spécialement conçue pour lui, un chaton qu’il adorait. Il supporta les railleries de ses camarades quelques temps et puis un jour, se fâcha tout rouge. On finit par le laisser tranquille et il profita de son chat qui devint un gros matou. Son contrat terminé, il rentra à Maresca chez ses parents. Dès qu’il fut marié et bien que son fils aîné soit né, Lorenzo décida de repartir vers la France et la proposition qu’on lui fit l’enchanta parce qu’on lui assura que la vallée où il irait exercer son métier de charbonnier ressemblait à la sienne, celle de Pistoia : c’étaient les mêmes forêts, les mêmes paysages, la même abondance de sources et les mêmes gens. Il ne fut pas déçu. Et puis, la langue lui semblait belle et facile à comprendre...

Le train s’était arrêté à Toulouse un bon moment et il en profita pour se dégourdir les jambes sur le quai. Il regardait cette foule de français qui s’apostrophaient dans un joyeux brouhaha. On lui avait dit que le Midi de la France était plutôt exubérant et il souriait de voir les gens si amicaux les uns envers les autres ! Il écoutait, avide de sensations nouvelles, il était enfin presque arrivé au bout de son si long voyage. Il éprouvait une sorte d’angoisse mêlée de joie à l’idée que bientôt il serait arrivé là où il allait construire sa vie. Il avait dans ses papiers son contrat signé et son billet de train où le nom de la gare d’arrivée était écrit. Il avait appris par cœur le mot pour le reconnaître le moment venu.

Il avait aperçu les hautes montagnes des Pyrénées après Toulouse et les avaient suivies des yeux tout le temps qu’elles se rapprochaient. Maintenant, elles étaient là. Lorsque le train siffla et que le contrôleur passa entre les rangées de banquettes pour annoncer la destination, il se leva bien avant d’arriver dans la gare et prenant sa malle sur son épaule, se dirigea vers la porte. La plupart des voyageurs firent de même et il fut vite pris dans la cohue.

Il vit des groupes de femmes et d’hommes attendre sur le quai. Le train ralentit sa marche et s’arrêta tout doucement dans un crachotement aigu. Il aperçut deux messieurs à l’air digne et reconnut l’un d’eux à son uniforme : c’était un chef de district des Eaux et Forêts. Il se dirigea vers eux comme si c’était naturel et les salua. Les deux hommes lui rendirent son salut avec chaleur et le monsieur digne à la moustache impeccable se présenta. Il était le maire de Saint-Bertrand de Comminges et il était venu l’accueillir pour le conduire jusqu’à la ville où il allait résider. Lorenzo était sûr qu’on lui avait réservé une maison où il se sentirait bien. Mais il savait déjà qu’il n’y habiterait que l’hiver, qu’il construirait sa cabane là -haut dans un pâturage d’altitude, près d’un ruisseau et des arbres qu’il devrait couper, à proximité d’une charbonnière. Il voulait se réveiller avec le chant des oiseaux, le murmure de l’eau et avec l’aube blanche qui éclaire doucement le ciel.

La calèche était confortable, les chevaux placides. On rangea sa malle sur l’arrière et il prit place au côté du chef de district, le maire guidant l’attelage depuis le siège avant. Il fut ému lorsqu’il vit la cathédrale de Saint-Bertrand se détacher sur le vert des montagnes, vieille dame grise semblant monter la garde à l’entrée des vallées.

Les chevaux connaissaient leur chemin, la route était éclairée par le soleil et ils croisèrent des paysans menant leurs troupeaux et des tombereaux remplis de fumure dans les champs. On les salua au passage. Ils traversèrent les ruines romaines qui se dressaient branlantes dans un décor de champs et de prés bien entretenus et entamèrent la longue montée vers la cité. Le maire dirigea ses chevaux vers la porte Lhérisson, les arrêta au niveau du lavoir. Des femmes lavaient leur linge en bavardant et en riant. Elles dévisagèrent le nouveau venu avec intérêt. Un homme s’approcha d’eux et prit en mains les animaux et le bagage. Les trois hommes se dirigèrent alors vers la Mairie, sise juste à côté de la cathédrale et ils discutèrent avec force gestes pour arriver à se comprendre. Puis ils se rendirent tous jusqu’à la maison simple et petite mais confortable où l’attendait sa malle posée soigneusement à côté de la table.

Dès le lendemain, le chef de district et les agents l’emmenèrent jusqu’aux coupes où ils retrouvèrent les bûcherons. Les jours suivants, il montait le matin à l’aube et redescendait le soir à la nuit tombée. Très vite, il entreprit de construire une cabane faite de rondins de bois. La vie s’organisa simple et rustique autour de la charbonnière. Il la montait tout seul, n’ayant que le temps de la coupe l’aide de quelques bûcherons français. Ils se comprenaient très bien, parlant surtout par gestes. Mais il n’était pas le seul italien dans le pays : son collègue Gustavo Arcangéli travaillait dans les profondes forêts de Barousse, sur Ferrère, là où se trouvaient les meilleures essences. Il était arrivé avant lui en suivant la même filière.

Chaque année revoyait la même effervescence dans la forêt. La demande en charbon de bois était très forte car il était moins onéreux que la houille, non seulement au niveau industriel mais aussi à celui des particuliers quelque peu aisés qui avaient fait installer dans leurs demeures, pour les chauffer, des poêles en fonte recouverts de céramique dont le tuyau de fumée étaient emboîté dans les cheminées. Pour alimenter les foyers, il fallait de très grandes quantités de combustible qui était regroupé dans une scierie ou chez des marchands qui passaient les commandes et le redistribuaient à plusieurs kilomètres à la ronde. Des contrats de confiance étaient passés entre tous les maillons de la chaîne car une vraie filière avait été édifiée. Le charbon de bois était porté dans des charrettes tirées par des chevaux ou des mulets jusqu’à Toulouse mais on utilisa également les wagons à plate-forme des trains de marchandises, cela se généralisa dès que la production fut bien installée.

Et Lorenzo restait dans le Monsacon, le mont de "tous les dieux des Romains", massif couvert de taillis qui s’étend de Saint-Bertrand de Comminges (Haute Garonne) Ourde (Hautes Pyrénées). Il a été de tout temps exploité car couvert de belles forêts de hêtres qui cachent des sentiers silencieux où se promènent parfois les sangliers et autres cervidés... jusqu’au mois de novembre et remontait en mars de l’année suivante. Le premier hiver, il rentra en Italie. Ensuite, il travailla dans une scierie et tous les deux ou trois ans, revint à Maresca amenant le pécule qu’il avait réussi à économiser. Il envoyait la plus grande partie de sa paye par mandat tous les mois à sa femme, ce qui permettait à la famille de vivre.

Colosse de 1.92 mètre et de 110 kilos de muscles qui se contentait de peu, il était un bel homme que les femmes regardaient. Il ne parlait presque jamais, sauf pour dire des choses qu’il jugeait importantes et il manifestait en toute occasion une fierté que l’on pouvait juger hautaine. Mais ce n’était pas cela, au contraire. C’était tout simplement son sens de l’honneur et de la dignité qui était très fort et il ne défaillit jamais au code de vie qu’il s’était fixé.

Il arrivait à économiser pour son voyage et pour emmener des cadeaux aux enfants qui naquirent après chacun de ses retours : Guido le 1er avril 1903, Renato en 1905, Assunta le 9 juin 1908 et Fernanda en 1912. A chacun de ses séjours, il apprenait à connaître ses enfants. L’émotion le gagnait à chaque fois : il découvrait des petits bouts d’humain dont il ne connaissait que le prénom et qu’il devait aimer.

Les années passèrent toutes semblables, les charbonnières succédant aux charbonnières. En 1912, pourtant, il revint à Maresca se reposer quelque temps dans sa famille et repartit en emmenant les deux aînés, Joseph et Guido. Joseph, âgé de 11 ans était remarquablement doué pour les études et son instituteur protesta lorsque Lorenzo lui annonça qu’il partait pour la France. Il voulait le faire étudier, il était capable de pousser des études très loin et il essaya de convaincre le père. Mais Lorenzo fut intraitable, ses garçons devaient travailler, ils devaient apprendre le métier de charbonnier comme lui. Ce qui fut dommage mais Joseph n'en voulut pas à son père, c'était ainsi la vie....

Pour Guido, âgé de 9 ans, ne plus aller l’école était un rêve qui se réalisait car il était gaucher et de ce fait quotidiennement maltraité : plutôt que d’aller à l’école où il était battu et puni parce qu’il n’arrivait pas à se servir de sa main droite, il préférait passer de longues heures dans la nature à apprendre le monde. Il ne sut jamais lire ni écrire ni en italien ni en français mais quelque part, il s’en moquait. Ils n’allèrent pas à l’école de Saint-Bertrand, ils travaillèrent dans la montagne comme les autres bûcherons et pourtant ils n’étaient que des enfants !

En 1914, lors de la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne, Lorenzo voulut rentrer en Italie avec ses fils. Il s’adressa au maire en premier lieu puis à la gendarmerie. On lui répondit qu’il était mobilisé en France parce que l’on avait besoin de charbon et qu’il ne retournerait dans son pays que lorsque les hostilités seraient terminées. Il ne put que s’incliner et demanda à ce que sa famille le rejoigne, ce qui fut accepté. Et ce fut donc en 1915, que Catherina, Renato, Assunta et Fernanda débarquèrent à la gare de Montrejeau. Ce fut encore le maire de Saint-Bertrand qui alla les chercher en calèche, accompagné bien évidemment de Lorenzo et de ses fils.

Catherine sut qu’elle devait rejoindre ce mari qu’elle ne retrouvait que lors de ses visites, le temps de lui faire un enfant. Elle n’avait pas vraiment vécu avec lui et se sentait un peu inquiète de devoir vivre désormais tous les jours en famille mais cette perspective la rendait malgré tout heureuse. Elle partit en train chargée de malles et de matelas enroulés. A Vintimille, les douaniers lui demandèrent de leur montrer ce qu’elle transportait sur elle et dans ses bagages. Avec volubilité et forces gestes, elle les convainquit qu’elle était une honnête citoyenne et de ce fait, personne n’eut l’idée de la fouiller. Ils auraient découvert caché sous sa jupe, dans sa ceinture, un petit sac crocheté doublé de soie et nouée par un ruban, qui contenait des pièces d’or. Elle avait converti ce qu’elle avait économisé sur les payes de son mari depuis quatorze ans. Ce "petit trésor" était son secret, elle ne l’avait dit à personne, même pas à Lorenzo qui l’ignorât jusqu’à sa mort.

Les douaniers, sans doute sensibles à son charme et sa beauté, lui montèrent avec galanterie les bagages dans le train. Le trajet fut long jusqu’à Montréjeau mais elle ne perdit rien du voyage. Les trois enfants étaient sages et quelque peu angoissés de quitter leur pays pour aller vivre avec un père qu’ils ne connaissaient pas. Toute leur vie était bouleversée. Catherine avait emporté un plein panier de victuailles et ils mangèrent de bon appétit sans bouger de leurs places. Après Toulouse, au fur et mesure que le train s’éloignait sur les voies, les montagnes approchaient. Les enfants avaient le nez collé contre la vitre pour ne rien perdre du spectacle.

Quand Montréjeau fut en vue, elle entreprit de pousser ses bagages vers la porte mais ils étaient trop lourds. Elle accepta l’idée que des hommes, sur le quai, les lui descendraient. Elle vit son mari par la fenêtre dépassant tout le monde d’une bonne tête et elle aperçut ses deux garçons qui avaient grandi et forci depuis trois ans. Elle faillit presque ne pas les reconnaître tellement ils avaient changé. Lorenzo se tenait roide auprès d’un monsieur élégant, le maire, Monsieur Soulé. Lorsqu’elle descendit sur le quai attrapant ses enfants les uns après les autres, Lorenzo se précipita. Il y eut d’abord les retrouvailles qui furent émouvantes puis il se décida à descendre les malles et les matelas pour les déposer dans la voiture qui suivrait la calèche où toute la famille allait se retrouver. Monsieur Soulé, tout ému d’avoir vu cet homme si grand et si fort, qui ne parlait que lorsqu’il le fallait et justement, fondre devant sa femme, petite bonne femme de 1,58 mètre et toute menue et ses trois autres enfants qu’il ne connaissait que peu, installa la malle et monta sur le siège avant pour guider l’attelage.

La route fut courte tellement tout le monde était heureux de se retrouver. Ils étaient en même temps impatients de connaître la maison simple, propre et bien abritée s’ouvrant sur la rue de Lhérisson. Catherina, que la fatigue du voyage ne semblait ne pas effleurer, s’activa pour installer ses enfants dès que le maire les eut quittés. Elle prépara le repas avec les restes du voyage et tout ce que Lorenzo avait acheté, tandis que son mari allumait le feu dans une cheminée propre mais dont la plaque de fonte était noircie de suie.

Et la vie s’organisa, Renato, âgé de dix ans, rejoignit son père et ses frères en forêt. L’été passa puis lorsque novembre arriva, froid et neigeux, Lorenzo et ses trois fils redescendirent au village. Joseph et Guido partirent travailler à la scierie mais Renato prit avec ses deux sœurs le chemin de l’école. Ils apprirent à vivre tous ensemble en famille.

Et l’année suivante, le 24 juillet 1916, vers deux heures du matin, dans le grand lit de ses parents, naquit une petite fille. Les matrones s’étaient déplacées, Lorenzo et ses fils étaient redescendus du Monsacon sachant que le moment était venu. On n’appela pas le médecin, l’enfant se présentait bien. Les plus petits étaient couchés et les deux grands attendaient avec leur père dans la cuisine. Lorsque les cris retentirent, Lorenzo se sentit très ému, c’était le premier de ses enfants qu’il "voyait" naître ; pour la première fois il était présent.

Le jour venu, il fallut déclarer la petite fille. Il décida de l’appeler Guisepina mais tout ne se passa pas comme prévu. Il ne sut jamais que l’instituteur qui servait d’employé de mairie, ignorait comment déclarer un enfant de parents étrangers et qu’il s’en sortit en ne mentionnant pas la nationalité des parents, ce qui fit que par un souci de véritable intégration, le prénom de Guisepina fut changé en Joséphine.

Le Maire estimait beaucoup Lorenzo et avait décidé avec son Conseil Municipal que le premier enfant qui naîtrait de parents immigrés serait baptisé dans la cathédrale et que les cloches sonneraient à toute volée. Le curé ne fit aucune objection, bien au contraire. Lorenzo demanda au chef de district des Eaux et Forêts avec qui il travaillait d’être le parrain et à sa femme d’être la marraine. Ils acceptèrent et décidèrent du déroulement de la cérémonie car Lorenzo et Catherine voulurent respecter la tradition italienne qui exigeait que les parents n’assistaient ni à la messe ni au repas. Le baptême fut donc célébré en grandes pompes, tous les forestiers en uniforme étaient alignés dans la cathédrale. Les cloches sonnèrent longtemps, la messe fut solennelle, le repas fabuleux. La marraine porta une part de chaque plat à toute la famille.

Dix jours après la naissance de Joséphine et juste après son baptême, ils partirent tous vivre dans la cabane dans le Montsacon jusqu’au début novembre. C’était une vie fabuleuse, il y avait la nature, la forêt, la montagne, les sources, les animaux partout et la petite fille apprit ainsi la vie.

La vie s’écoula tranquillement loin de la fureur de la guerre. Et le temps passa, lentement dans un monde où la nature était omniprésente. Joséphine fit ses premiers pas au Montsacon, avec un coq qui lui apprit marcher. Elle jouait devant la cabane, sur la plate-forme de la charbonnière et les volailles picoraient partout. Le coq passa devant elle, elle attrapa sa queue. Il se mit à chanter. L’oiseau ne protesta pas, se laissa faire et c’est ainsi qu’elle se leva et marcha. Catherine qui racontait volontiers cette anecdote pensait que le coq prit cela pour un jeu car tant que l’enfant ne marcha pas toute seule, il continua à se faire agripper.

En 1918, les habitants ne voulurent pas que les parents ou les garçons descendirent chercher le ravitaillement, de peur qu’ils n’attrapent le virus de la grippe espagnole. Tous les jours, le glas sonnait au moins une fois. Aux morts de la guerre s’ajoutaient ceux de la pandémie. Aussi, à tour de rôle, le maire ou un conseiller, portait les paquets à mi-chemin du Montsacon. Puis, une fois que le porteur s’était éloigné, Lorenzo venait les chercher. Ils échappèrent ainsi à la maladie. Catherine n’oublia jamais la bonté des habitants de Saint-Bertrand. Mais tout le monde était ainsi cette époque : n’ayant rien individuellement, ils avaient tout ensemble et la solidarité était totale ; tous ne faisaient qu’un.

Malgré leur éloignement dans la forêt, ils se tenaient au courant du monde. Joseph apprit le français en lisant les journaux que les bûcherons lui amenaient. Il faisait le compte-rendu des événements à toute la famille et les commentait. Il se passionna pour le Canard Enchaîné au grand effroi de sa mère qui ne pouvait accepter que l’on puisse lire un journal que l’Église condamnait. Il n’en avait cure et lisait, lisait. Il jouait de l’harmonica à la perfection sans connaître le solfège ni sans avoir appris la musique, rien qu’à l’oreille. Comme la plupart des musiciens qui animaient les bals. Lorsque sa petite sœur naquit, il ne put s’empêcher de faire remarquer à ses parents que le prénom de Guisepina ne lui plaisait pas du tout et qu’il préférait qu’on la surnomme Marcella. Comme il était têtu, tout le monde accepta et Joséphine eut deux prénoms toute sa vie. Il avait une opinion sur tout et rageait de ne pouvoir la dire car il était étranger. Il se rattrapa dès qu’il pu acquérir la nationalité française ! Il n’avait peur de personne, il était « grande gueule » parfois méchante en paroles mais juste, loyal et droit ! Il ne put jamais souffrir les injustices et n’hésita pas à les dénoncer.

Guido avait un don : il passait un mois avec un étranger et apprenait sa langue, de ce fait au sortir de l’adolescence, il parlait couramment, outre l’italien, le français, le gascon (qu’il pratiquait avec les gens du pays), l’espagnol, le portugais et le polonais plus tard. Il maîtrisa six langues sans savoir ni lire ni écrire... Il était d’une grande gentillesse, très doux, ne parlait pas beaucoup et ne contredisait ses interlocuteurs en aucune façon. Les filles s’intéressaient beaucoup à lui… Beaucoup eurent le cœur brisé lorsqu’il épousa une compatriote, Genni Arcangéli de Marliana, province de Pistoia en Toscane également.

Renato, quant lui, apprit le français à l’école l’hiver avec ses sœurs, en lisant beaucoup également et le gascon avec les habitants. Il était gentil, débonnaire, discret, réservé mais têtu. Il savait parler aux animaux qui lui obéissaient au doigt et à l’œil, il ne criait pas, ne battait pas, il leur parlait tout simplement. Il n’avait pas la forte personnalité de son frère aîné, il était hypersensible et de ce fait assez fragile et se montra de tout jeune, un véritable bourreau de travail.

Les filles allèrent à l’école de Saint-Bertrand toute l’année et au catéchisme mais du mois de mars au mois de juin, elles traversaient la forêt pour rejoindre l’école et l’église ; ensemble, elles n’avaient par peur. L’hiver, toute la famille restant en ville, les enfants jouaient avec les autres jeunes villageois. Le jeu favori de Joséphine était de faire rouler une balle dans la rue en pente et de lui courir après pour la rattraper. Mais son voisin, le fils du notaire, la lui prenait bien souvent. Quand il ne voulait pas la lui rendre, elle se mettait pleurer et il cédait aussitôt.

En 1920, les forestiers avertirent Lorenzo que les coupes de bois sur Saint-Bertrand étaient terminées et qu’il montait travailler à Mauléon-Barousse. Une maison avait été louée pour la famille et il partait sur le village de Ferrère puis rejoindrait Mauléon-Barousse. Ils ne s’en allaient pas au hasard, Lorenzo savait où se trouvaient ses coupes et un appartement avait été réservé chez Janie Arpajou au café-auberge. Janie menait sa maison d’une main de fer et assurait le portage du courrier grâce une petite voiture tirée par un cheval débonnaire, de la gare de Saléchan à la poste de Mauléon. Lorsque les coupes furent terminées sur Mauléon, il partit dans la forêt domaniale de Ferrère.

Joséphine avait quatre ans, c’était en 1920. La guerre était terminée depuis deux ans, la vie avait repris son cours malgré l’absence des jeunes hommes morts à la guerre. Les villages avaient perdu une partie de leur âme et les bras manquaient mais les femmes qui avaient montré un réel courage durant la guerre, continuaient à travailler dans les champs et menaient leurs maisonnées. Très fortes et généreuses, elles pensaient aux leurs mais aussi aux autres plus démunis. La solidarité, toujours, n’était pas un vain mot.

En 1921, ils montèrent donc à Ferrère où on leur avait réservé une maison pour les mois d’hiver. Lorenzo ne tarda pas construire une cabane où ils vécurent de fin mars à mi-octobre. La famille s’était intégrée à la population de cette vallée reculée et repliée sur elle-même. Assunta était devenue Eléonore par la volonté d’un employé de mairie qui francisa les prénoms. Mais il ne sut pas traduire celui-ci et lui en choisit un bien français. Guiseppe devint Joseph, Guido Guy, Renato René et Fernanda Fernande. Bien évidemment, les parents y eurent droit aussi, Lorenzo devint Laurent et Catherina, Catherine. Ils avaient accepté puisque ils savaient que désormais la France était leur pays.

Cette année-là, Eléonore fit sa communion à l’église de Ferrère, elle descendait à pied et remontait ensuite pour suivre l’école et les cours de catéchisme. Fernande l’accompagnait bien que plus jeune. Le curé sermonnait les enfants qui rechignaient à l’écouter attentivement en donnant l’exemple de la petite fille qui venait de là-haut.

Gustavo Arcangéli, arrivé avant Lorenzo, décida de créer sa propre entreprise en achetant la scierie de la Christinie à Mauléon-Barousse. Elle avait été créée au Moyen-âge en même temps que les moulins du lieu et de la vallée et avait été exploitée très longtemps par les Cagots. Il la développa et embaucha tous ses compatriotes dont il fit venir la plus grande partie des villages de sa province natale de Pistoia. Certains restaient sur le lieu pour travailler le bois en traverses qui étaient transportées à la gare de Saléchan où les ouvriers les entassaient sur les wagons à plate-forme. Elles étaient très lourdes et ils en avaient les épaules lacérées, les plaies saignaient beaucoup. Catherine, toujours généreuse et compatissante, leur cousit des coussinets qu’ils placèrent sur l’épaule sous la chemise et ils purent travailler dans de meilleures conditions.

Les autres ouvriers coupaient le bois ou fabriquaient le charbon dans les forêts de Ferrère, du Hourmigué de Sost, de Cazarilh et dans le Montsacon.

A suivre

Jackie Mansas

6 avril 2016

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Othello 09/04/2016 16:23

Solidarité et altruisme ont-ils encore un sens en ce début de 21ème siècle si ce n'est par le biais d'associations !!!
Bravo à Joséphine d'avoir su transmettre à ses enfants la tolérance et l'ouverture d'esprit. Acceptons toutes les différences quelles qu'elles soient.

A bientôt

Jackie Mansas 09/04/2016 16:51

Merci beaucoup de ce si beau commentaire, je dois avouer que vous m'avez fait pleurer... Mais c'est l'émotion et la joie de voir que vous aimez autant mes petites histoires ! Merci et merci aussi à tous ceux qui s'y retrouvent !

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