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Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


Patet et le poulet rôti du repas du mariage...

Publié par Jackie Mansas sur 3 Juillet 2016, 10:30am

Catégories : #Culture et société pyénéennes

Patet a été le premier amour canin de ma vie et voici le dernier, ma Shinook ! Vue aérienne de Bertren (coll. cartes postales de Robert Michel)
Patet a été le premier amour canin de ma vie et voici le dernier, ma Shinook ! Vue aérienne de Bertren (coll. cartes postales de Robert Michel)

Patet a été le premier amour canin de ma vie et voici le dernier, ma Shinook ! Vue aérienne de Bertren (coll. cartes postales de Robert Michel)

Le mariage d'Arlette et de Gaston...

 

Vers la fin octobre1953 à l'école, un samedi matin à 11 heures, alors que nous sortions pour la récréation en courant et en hurlant, nous vîmes un groupe de gens bien habillés qui attendait dans la cour. Une jeune femme vêtue d’un tailleur marron clair éclairé par un chemisier bleu et un foulard coloré de bon goût autour du cou, était assise près de la porte sur une chaise que Madame Brock, l'institutrice, avait mise à sa disposition. En haut, dans la salle de la mairie, on entendait un remue-ménage de sièges déplacés. Je courais ou plutôt je galopais entre le préau et la première marche de l’escalier du couloir et la jeune femme me saisit par le bras alors que je passais devant elle.

 

Je la dévisageais aussitôt. Je vis un joli visage rieur sous une chevelure noire bien fournie et bien coiffée qui me regardait en souriant. Sans aucune crainte, je lui demandais :

- Vous êtes qui, madame ?

Elle me répondit :

- Je m’appelle Arlette et nous allons être voisines. Je t’ai reconnue, tu es Jackie, dis-moi ?

- Oui madame, mais pourquoi vous attendez dans la cour ?

- Je vais me marier avec Gaston tout à l’heure, on attend que le maire nous appelle.

 

Je cherchais du regard le dénommé Gaston, notre voisin. Il discutait avec un monsieur âgé qui portait un chapeau. C’était la première fois que je voyais le jeune homme en costume et cravate ! Je le trouvais beau mais je remarquais vite qu’il sautait d’un pied sur l’autre. J'aperçus également Eugénie, sa tante, qui bavardait avec une dame qui m'intriguait depuis que je l'avais rencontrée et qui était la mère de Gaston : elle portait une drôle de perruque qui lui faisait la tête grillagée ! J'avais bien évidemment fait la réflexion, ce qui l'avait vexée ! Maman m'avait sermonnée : on ne posait pas de questions aux gens sur leur habillement, ni sur leur coiffure, ni sur leur perruque et là, elle eut envie de rire... mais se reprit aussitôt !

 

Ce jour-là, la seule chose que je ne pouvais manquer, bien sûr, de regarder était le bibi ravissant, certes, mais trop petit posé sur le "grillage" de faux cheveux !

 

Je me rappelais alors les propos de Marie C. sur le fait que les garçons et les filles se mariaient « quand ils étaient grands ». Je posais la question qui me taraudait depuis un bon moment, en fait depuis que Arlette m'avait donné la raison de sa présence dans la cour de l'école :

- C’est quoi se marier ?

- Et bé, je vais vivre dans la maison de Gaston et j’aurai des enfants avec lui après que monsieur le maire nous en aura donné l’autorisation. Voilà, c’est ça se marier. Mais tu sais, toi aussi tu le feras quand tu seras grande.

- Ah bon ? Moi aussi, je devrais demander l’autorisation à Mr Castex ? Sinon je serai punie si je désobéis ? (1)

- Pourquoi veux-tu désobéir ? C’est toi qui décideras.

- Je pourrais le faire avec Patet ? Marie dit que non, elle se trompe alors si c’est le maire qui dit oui…

Ah ! Ce Patet, le premier amour canin de ma vie bien sûr !

 

Arlette ne sut quoi répondre, elle ne savait pas qui était Patet mais à cet instant-là elle ne se doutait pas qu’elle allait le savoir bientôt. Elle fut tirée de ce mauvais pas par Jean Castex, le maire, qui depuis la fenêtre de l’étage, demandait aux futurs mariés de monter dans la salle de la mairie

 

Je me remis à jouer comme si rien ne s’était passé. Mais bien entendu, lors du repas de midi, je racontais le mariage à ma mère et posais LA question :

- Maman ! La dame qui se marie avec Gaston m’a dit qu’elle allait avoir des enfants avec lui.

- Et bien oui, c’est pour ça qu’ils se marient !

- Oui mais, où ils vont les chercher les enfants ? Comment ils viennent dans la maison ?

- Ah ! Bon ! Ça, tu le sauras quand tu seras grande !

- Mais maman …!

- Rien du tout ! Tu n’as qu’à attendre de grandir. Quand tu seras une jeune fille, tu sauras tout. Voila, la discussion est terminée.

 

Je boudais et me promis d’interroger Marie Mondon ou bien Mauricette Cap qui ne m’envoyaient pas promener, elles au moins, quand je me montrais trop curieuse

 

Elles me renseignèrent, ah ! pour cela oui : les parents passaient la commande par la poste à la cigogne selon ce qu'ils voulaient recevoir, ou une fille ou un garçon. Elle allait dans un magasin où il y avait à foison des roses et des choux. Le vendeur lui donnait le bébé entouré d'un long et large ruban bleu pour le "petit gars", rose pour "la péronnelle" (?!?) et elle le portait sur le seuil de leur maison. On ne la payait pas, tout était gratuit... Mince alors ! Je peux vous assurer que durant quelques temps, j'ai guetté le ciel en cas qu'une cigogne n'arrive avec un "colis" ! Franchement...

Et puis, je suis passée à autre chose !

 

Le poulet du repas du mariage...

 

C’est alors, que ce jour-là, des cris montèrent de la rue. Ma mère sortit pour voir ce qui se passait et aperçut Patet qui cavalait vers elle à fond de train un poulet rôti dans la gueule. Marie Mondon et Amélia Pascal lui couraient après en criant :

- Patet, rends le poulet ! Viens ici, tout de suite ! Marcelle prenez-le lui, c’est celui du repas du mariage !

 

Elle réprima du mieux qu’elle put, une envie de rire irrépressible. Elle appela le chien qui vint déposer sa proie à ses pieds ; elle la ramassa en essayant de garder son sérieux et la tendit à Amélia. La pauvre femme tentait tant bien que mal de reprendre sa respiration en comprimant sa poitrine puis le prit en poussant un soupir de soulagement.

 

- On a eu la mauvaise idée de laisser la fenêtre de la rue ouverte et il a profité d’un moment où on n’était pas dans la cuisine pour entrer et voler le poulet tout juste sorti du four.

- Qu’allez-vous faire ?

- Il ne l’a pas abîmé, je vais le passer sous de l’eau chaude et le remettre au four quelques minutes en l’arrosant beaucoup avec le jus.

 

Maman approuva et comme les cloches sonnaient la fin de la cérémonie, elle lui conseilla gentiment :

- Dépêchez-vous, ils vont sortir mais faites attention, ne courez pas pour ne pas tomber !

 

Comme Amélia repartait, elle se pencha vers le chien, lui caressa la tête et lui murmura :

- Tu as bien fait ! La prochaine fois qu'il y aura un repas quelque part, avale le poulet d’un seul coup ! Et pour te féliciter je vais te donner un bout de jambon ! Viens mon toutou, rentrons dans la maison, on ne va pas déranger la noce ! Surtout toi...

 

Il n'y a rien d'autre à dire : son chien avait toujours raison ! Mais alors, quelle mauvaise foi ! Je dis ça mais je ferais exactement la même chose, mes animaux ont également toujours raison ! Non mais !

 

Pourtant, poussée par la curiosité, elle se cacha derrière les volets de la fenêtre de la chambre qui donnait sur la rue. Elle aperçut la mariée qui donnait le bras à son jeune époux, fier et heureux. Elle les surveilla jusqu’à ce qu’ils arrivent à la ferme et remarqua qu'elle déposait son bouquet devant le Christ du Sacré-Cœur.

- C’est un beau geste, pensa-t’elle, il va les protéger.

Quand le cortège eut disparu à sa vue, elle se mit à glousser en repensant au poulet rôti. Elle souhaita toutefois que la fête soit belle pour tous.

 

Tany et moi, nous fûmes consignées dans la maison tout l’après-midi pour ne pas gêner la fête en montant et descendant la rue. Nos protestations n'eurent aucun effet et nous fûmes obligées de rester enfermées devant un cahier de dessins en compagnie de Patet qui n’aurait pas manqué de déclencher une polémique si on l’avait vu dehors ; Maman ne fit pas cas des rouspétances jusqu’à ce que je lui demande :

- Dis, maman, quand les « autres grands » se marieront, on ne pourra pas jouer dehors, non plus ?

Elle décida de couper court à toute discussion :

- Bien sûr que non ! Dessine des fleurs et tais-toi.

 

Mais si Arlette était aussi rayonnante, ce n'était pas seulement parce qu'elle épousait le jeune homme qu'elle aimait et qui l'aimait mais aussi parce que son ventre était déjà un peu arrondi...

 

Comment la cigogne avait-elle pu apporter Francis ? Grand mystère...

 

Et le samedi 24 avril 1954, le temps était gris et il faisait frisquet mais à midi, Yvette et moi étions sorties de l’école en courant comme à notre habitude et en criant à nous en faire éclater les poumons !

 

J'arrivais au niveau de notre maison et ma sœur Tany se tenait sur le bord de la route pour venir à ma rencontre lorsque des cris perçants sortirent de la ferme Pomian-Carbonne. Comme ils ne s’arrêtaient pas, maman nous appela pour nous pousser vite à l'intérieur en compagnie de Patet, consigné lui aussi. Elle ferma la porte à clé et nous intima l’ordre de ne pas bouger. Puis elle continua de préparer le repas. Tout était clos et pourtant les cris arrivaient, assourdis, certes, mais ils nous tétanisaient. Nous nous tenions coites, assises sur nos chaises autour de la table. Notre mère nous avait mis entre les mains des journaux à découper pour que nous puissions nous occuper.

 

Soudain on entendit :

- Il est né, c’est un garçon, c’est un garçon !

Et des exclamations :

- Macaréou ! Un garçon dans la famille enfin ! Après des générations de filles ! Bravo, Gaston, bravo mon gars ! Tu as bien travaillé !

Cherchez l'erreur : et Arlette, elle, elle n'avait rien fait ?

 

Maman n’ouvrit pas la porte, Patet restait tranquille et nous aussi. On aurait dit que la maison était vide. Les voisins immédiats attendaient sagement dans la cour de la ferme qu'Eugénie les appelle pour voir le « petitou ». Une demi-heure passa et elle les mena les uns après les autres auprès d’un berceau en osier où un petit être tout nouveau dormait après la première tétée.

 

Les femmes s’exclamèrent :

- Mais qu’il est mignon ! Tout le portrait de son père !

On demanda quel prénom les parents avaient donné à l’héritier. Ils avaient choisi celui de Francis en hommage à la grand-mère Francine. Les cloches sonnèrent l’arrivée du premier garçon dans une des meilleures familles. La tradition était respectée

 

Mais bien sûr, il y avait quelque chose qui pour moi n'allait pas dans cette histoire :

1 - je n'avais pas vu la cigogne apporter le bébé à Arlette et Gaston

2 - si elle était venue sans que je m'en aperçoive, pourquoi Arlette avait-elle autant crié - elle n'était pas contente de la livraison ? - et pourquoi restait-elle au lit ?

 

Vous devinez la réponse de ma mère, à force :

- Tu le sauras quand tu seras grande et tais-toi !

Et celle des dames :

- Tu ne l'as pas vue parce qu'elle est arrivée par derrière la maison et Arlette s'est fait mal en tombant dans l'escalier, elle s'est cassé l'os bertrand ! (2)

Au moins, on peut dire qu'elles avaient de l'imagination !

 

Je ne sais pas si j'ai gobé longtemps de telles explications car, il faut l'avouer, même pour une petite fille de six ans en "ces temps lointains" dominés par des religieuses rétrogrades, ce n'était pas très cohérent tout ça... Enfin quand même, mon raisonnement était logique : si cette histoire de roses, de choux et de cigogne était vraie, on la verrait la cigogne quand elle arriverait avec un bébé, elle était assez grande non ? Et quand vole un grand oiseau, on entend le bruit des ailes et parfois même, elles cachent le soleil ! Alors....

Ce n'est pas parce que l'on n'a que 6 ans que l'on ne réfléchit pas...

 

Jackie Mansas

3 juillet 2016

 

1 - vu la sévérité de ma mère, j'étais souvent punie et à la fin, j'avais fini par croire que ma vie serait toujours comme cela ! Mais bon, je n'ai aucun regret, au contraire, elle a canalisé ainsi mon énergie débordante ! Alors, ça oui, elle était débordante....mon énergie !

2 - le coccyx dans l'imagerie populaire. Si vous me demandez "pourquoi Bertrand ? , je ne sais pas !

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