Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


Barousse : Les dévastations du 19ème siècle

Publié par Jackie Mansas sur 29 Août 2016, 11:02am

Catégories : #Culture et société pyénéennes

Barousse : Les dévastations du 19ème siècle
Barousse : Les dévastations du 19ème siècle
La Révolution de 1789 est entrée en Barousse apportant en même temps et c'est paradoxal, de l'indifférence et de la joie.

En effet, avec ce bouleversement de régime à la tête de l'Etat, le roi disparaissant pour laisser la place à une République, une sécurité séculaire s'écroulait. La vallée devait désormais se conformer aux institutions de la France et subir les mêmes lois. Elle devenait française à part entière. Ce qui ne plût pas, on s'en doute. Les Baroussais aimaient le roi et les prêtres mais les nouvelles idées proposées par les révolutionnaires ne les concernaient que très peu.

Pourtant, ils crurent que leurs ennuis, leurs luttes contre les seigneurs étaient terminées, qu'on ne leur contesterait plus jamais la propriété des montagnes et des forêts. Rien que pour cela, ils suivirent d'emblée le mouvement révolutionnaire. Ils connaissaient la liberté et l'égalité et pour eux la fraternité - mentionnée dès 1789 dans plusieurs écrits mais choisie officiellement en 1848 - avait la couleur de l'entraide et de la solidarité. Tout cela leur était acquis depuis des siècles. Un seigneur libéral avant l'heure les leur avait donnés, par écrit, pour que les générations futures en jouissent totalement. Dans le combat pour la liberté et la possession totale des biens que la nature a crées pour la vie et la prospérité des populations, ces sentiments se confondaient afin que la population ne fasse qu'un seul corps, qu'une seule voix. Alors, les belles déclarations, les événements qui agitaient la capitale laissaient indifférents ces hommes et ces femmes habitués à pratiquer la démocratie depuis si longtemps.

Ce fut à partir de l'an IX (1801) qu'ils comprirent leur erreur : l'Etat voulait tout ! Il fallait donc reprendre la lutte encore et encore, mais cette fois-ci elle ne se présentait pas de la même façon. Ce n'était pas contre une personne vivante que l'on devait se battre, dialoguer, se disputer âprement un bout de forêt, un bout de montagne. C'était contre une formidable machine lointaine et impossible à saisir : l'Etat !

Mais tout en adoptant les idées nouvelles, les montagnards restaient attachés à leurs coutumes. Le 22 février 1793, la municipalité de Mauléon ordonna au marquis de Luscan de lui déposer tous ses titres féodaux qui furent brûlés. Le marquis émigra en Espagne avec toute sa famille, bien content de s'en tirer à si bon compte.

Les Baroussais crurent de bonne foi qu'étant donné que les biens seigneuriaux étaient supprimés, le peuple en devenait propriétaire, pleinement et sans contestations. Il faut dire que le Syndic de la vallée jusqu'en 1789, Jean-François Dutrey, de Troubat, n'avait lui aussi pas compris ce que signifiait la disparition de la monarchie avec ses règles et ses coutumes basées sur le système hiérarchisé du régime féodal et son remplacement par une "république" qui avait fait table rase, dès le 4 août 1789, des privilèges liés à la monarchie de droit divin.

Il faut comprendre que les idées révolutionnaires issues du siècle des lumières ne pouvaient être connues et encore moins comprises par une population illettrée et entêtée qui n'arrivait pas à concevoir et encore moins à accepter un changement quelconque dans la société. Les droits de l'homme et du citoyen "Qu'es aquo ?", "Pourquoi faire ?" A quoi ça peut servir ?" si nous analysons la situation avec nos mots d'aujourd'hui, avec nos interrogations et nos certitudes.

"Les lois du 28 août 1792 et 10 juin 1793, relatives à l'attribution des terres féodales distinguaient deux sortes de fonds :

- les productifs, c'est-à-dire les forêts,

- les improductifs, en l'espèce les vacants

Pour revendiquer les premiers soit à titre de propriétaire, soit à titre d'usager, il fallait justifier d'une possession ancienne de l'une ou de l'autre sorte et d'en avoir été dépouillé par la féodalité. Quant aux terrains nus, ils étaient par nature attribués aux communautés à charge pour celles-ci de les réclamer dans les cinq ans". (1)

Il aurait fallu que les Baroussais, s'appuyant sur la Coutume de 1300, réclament la propriété entière des forêts. Si cette solution avait échoué, ils devaient alors les faire vendre comme biens nationaux et les acheter pour presque rien. Quant aux vacants, ils auraient dû les demander comme propriétés avant les cinq ans. Or ils n'en firent rien, persuadés d'avoir retrouvé la pleine propriété de tous ces terrains par le simple fait qu'il n'y avait plus de seigneurs en Barousse. Ils laissèrent aller les choses.

Et Jean-François Dutrey, lettré et instruit d'accord, n'en avait rien à faire et disparut rapidement de l'horizon baroussais. Le seul problème important pour lui dès qu'il fut démis de ses fonctions, fut de se faire rembourser les frais occasionnés par ses différents voyages à Versailles lors du procès qui opposait les Baroussais au marquis de Luscan, nouveau baron de Mauléon depuis la vente de la baronnie au mitan du 18ème siècle. Accusé de vouloir cet argent pour son usage personnel alors que tout un chacun savait qu'il avait puisé dans la cassette de sa fonction, il dut se cacher puis s'exiler pour échapper à la vindicte de certains.

Le 9 floréal an X (28 avril 1802), le Conservateur de la treizième Conservation des Eaux et Forêts décréta que la Vallée de Barousse n'avait aucun droit sur les montagnes et les forêts et ordonna aux habitants de produire leurs titres conformément à l'arrêté du Gouvernement du 19 ventôse an X. (9 mars 1802). Il renvoya les gardes forestiers nommés et rémunérés par la vallée pour les remplacer par d'autres que l'Etat salariait. (2)

Il ne pouvait donc plus exister de complicité entre les habitants et les représentants des Eaux et Forêts. Par contre, il n'y eut pas de contestation au sujet des autorisations données précédemment pour la coupe du bois de chauffage et de construction.

La sentence étant tombée, les biens seigneuriaux appartenant à l'Etat, en vertu du principe qui voulait que montagnes et forêts prétendues seigneuriales passaient sous le contrôle de l'Administration, la Barousse se voyait dépossédée. Alors que les seigneurs avaient tout essayé contre les habitants pour obtenir ces propriétés sans résultat, la République les leur enlevait au nom de la justice et de l'égalité. Les forêts communales furent baptisées forêts royales afin de les annexer plus commodément. Les gardes empêchaient les paysans de couper le bois et d'utiliser les pacages. Malgré cela, la confusion la plus totale régnait en Barousse. D'un côté, l'Administration laissait les plus riches et les plus puissants de la vallée et d'ailleurs se partager les cortaux et les bois, alors que les plus nombreux, les petits propriétaires, laboureurs, artisans se contentaient de mener paître leurs animaux partout et d'abattre quelques arbres pour leur usage personnel. D'un autre côté, les maires des communes n'avaient aucun moyen à leur disposition pour empêcher ces usurpations. L'argent manquait pour acheter ces terrains et la vallée n'avait plus de gardes à ses ordres.

Le désordre était tel que les 2 et 10 thermidor an X (20 et 28 juillet 1802), le Préfet fut obligé, par un arrêté, de demander aux communes d'affermer une partie des pacages des montagnes et des forêts. Cet argent servirait à payer les gardes supplémentaires qui pourraient interdire les dégradations et les usurpations. Elles refusèrent catégoriquement. Le Préfet décida alors d'établir un droit de pacage que les habitants qui amenaient leurs bestiaux paître dans les cortaux, payeraient. De plus, un nombre limite serait fixé en ce qui concernait le bétail étranger.

Les biens communaux revinrent également sur la sellette. Les 14 et 16 décembre 1808, le Préfet décréta que les conseils municipaux devaient procéder à leurs recherches et délibérer sur leurs concessions ou leurs abandons. Les détenteurs devaient faire leur soumission de les payer ou de les délaisser. L'opposition fut vive. Les abus étaient tels que l'Administration dut sévir. Le 22 frimaire an XII (12 décembre 1804), le batelier de Loures, par exemple, se vit défendre de recevoir sur son bateau les bois provenant des forêts situées sur la rive droite de la Garonne. (3)

Les années passèrent. Les hommes durent servir dans les armées impériales alors qu'ils avaient réussi à l'éviter sous la monarchie, grâce aux articles 3 et 4 de la Coutume de 1300. Et lorsque Louis 18 entra dans Paris au mois d'avril 1814, la joie éclata en Barousse. Le roi revenait et avec lui les usages et les coutumes anciennes.

Il est facile de se persuader que les rêves peuvent se réaliser !

Il faut imaginer ces hommes rudes qui avaient cru de bonne foi en 1789 que leurs ennuis se terminaient enfin, qu'ils pourraient couper tout le bois qu'ils voudraient sans que personne ne vienne leur interdire quoi que ce soit. Ils ne pouvaient comprendre le point de vue des forestiers. Le peuplement de la forêt nécessaire à la sauvegarde de la nature, du relief et véritable capital économique, ne les intéressait pas. Ce qu'ils désiraient par dessus tout, c'était de jouir totalement de ces produits. A l'annonce de la défaite de Napoléon et de son abdication, les désertions se firent en masse. Les Baroussais revinrent dans leurs foyers, d'autres déserteurs d'ailleurs se réfugièrent en Barousse.

A partir de mai 1814, la confusion et les désordres se répandirent à nouveau dans la vallée. Muselés par treize ans de contraintes, obligés de quitter leurs biens pour les laisser à d'autres, à des aventuriers sans scrupule, les habitants se sentirent libérés.

Avec le retour du roi, sans le seigneur de Mauléon, les montagnes et les forêts revenaient à tous sans exception. En vertu de l'ordonnance de Louis 18 qui portait que tous les biens faisant partie du domaine et qui n'avaient pas été vendus seraient rendus aux anciens propriétaires, les Baroussais furent persuadés que tout rentrait dans l'ordre. Ils pouvaient donc en jouir pleinement et sans attendre.

D'après les correspondances des Préfets, des Inspecteurs des Eaux et Forêts, des Gendarmes de Loures et de Lannemezan, d'après les procès-verbaux, les minutes du greffe, nous pouvons reconstituer les événements de 1814.

Ce sera pour une prochaine fois.

Jackie Mansas

29 août 2016

Bibliographie : thèse de doctorat d'histoire que j'ai soutenue le 24 juin 1983 à la fac du Mirail devenue Université Jean-Jaurès. "Les communautés de Barousse et la forêt du 17ème au 19ème siècle".

1 - Jean-Léonard Pène : la Barousse

2 - Mémoire à Louis 18, document particulier

3 - Série 7M délits forestiers. Arch. dép. H.P

Commenter cet article

Victoria Podemos 30/08/2016 16:02

Quel formidable travail que cette thèse ! Il vous en fallu du courage et de la persévérance pour arriver à obtenir votre diplôme. Je vous félicite. J'attends la suite....

Jackie Mansas 30/08/2016 17:13

Merci beaucoup. La Barousse est si riche dans son histoire paysanne. Et je pense qu'elle ne doit pas être oubliée. Il y a deux tomes et beaucoup de pages ....

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents