Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


L'été 68... 2

Publié par Jackie Mansas sur 11 Septembre 2016, 08:01am

Catégories : #Culture et société pyénéennes

Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal
Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal
Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal
Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal
Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal
Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal
Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal

Au fil du temps : cartes postales de Luchon - les Alléees d'Etigny - la nuit et le jour. En fin de série : l'Hôpital Ramel et L'hôpital Thermal

Mon premier emploi

Nous sommes donc début juin 1968 et tout le monde était encore perturbé par les événements de mai malgré un soulagement évident : tout allait redevenir normal.

Bien sûr, vu les grèves et les manifestations, il fallait attendre que les rouages administratifs et économiques redémarrent. Cependant pour les ouvriers et les employés qui n'avaient pas travaillé en mai, les finances des familles étaient au plus bas.

L'Hôpital Thermal de Luchon - hospice et colonie de cure thermale pour enfants - était dirigé par une congrégation de Franciscaines espagnoles dont seule la supérieure parlait un français parfait. Chaque année, quatre monitrices étaient recrutées dans ce milieu si particulier et si fermé. Mais cette année-là, l'une d'entre elles était tombée malade, je crois et la religieuse demanda à ma tante qui fréquentait assidûment l'Eglise, si elle connaissait quelqu'un pour la remplacer. Elle pensa à moi et voilà comment je me suis retrouvée à Luchon pour mon premier emploi.

L'arrivée des enfants

Vu que les grèves de la SNCF avaient perturbé les dates d'arrivées de cure, nous étions déjà à la mi- juin lorsque la première a débarqué le 16. Nous étions quatre filles pour nous occuper de quatre dortoirs. On nous fit nous rencontrer la veille de l’arrivée de la première colonie. Mes trois collègues étaient nées en 1948, 1949 et 1950 donc, en juillet 1968, elles étaient âgées de 18, 19 et 20 ans et moi j’allais en avoir 21 ! Je vais les appeler chacune par la couleur de leurs cheveux cela sera plus facile car j’ai oublié les prénoms.

Il y avait Blonde, très jolie qui ne vivait que pour sa beauté et pour plaire aux garçons qu’elle consommait allègrement sans aucun complexe malgré la rigidité des convenances car une fille devait « se tenir bien », surtout dans ce milieu ! Elle était une fille "libérée" et y tenait. Sa garde-robe de bon goût était impressionnante

Elle paraissait gentille et affable. Elle était la fille d’un administrateur de la Sécurité Sociale qui visitait régulièrement tous les hôpitaux et maisons de retraite de la Haute-Garonne. Les religieuses étaient aux petits soins pour elle, elles avaient bien sûr, une raison : les aides de la Sécu qui permettaient à l'institution de fonctionner et déplaire au père n'était pas du tout indiqué !

La deuxième, Châtain, était gentille, plus amicale sans forfanterie, elle ne regardait personne de haut même si elle était parfaitement consciente de sa beauté normale. Elle était parente avec une employée laïque de l’institution.

La troisième, Brune, plus femme, tout aussi jolie que les deux autres mais pas du même style, plutôt dadame et très sûre d’elle, portait un regard observateur sur tout le monde et d’emblée, j’ai senti que je ne lui plaisais pas. Ça été foudroyant. Et bien évidemment, je n'ai jamais été à l'aise avec elle : dès le premier jour, sans le vouloir, sans m'en apercevoir, alors que je mettais mon esprit d'auto-dérision en évidence bête, je l'ai vexée car elle a pris pour elle une vanne débile qui ne s'adressait qu'à moi.... Mais il est vrai que parfois, je m'exprime d'une telle façon que certaines personnes ne comprennent pas ce que je veux dire et se formalisent. Alors, que pour rien au monde, je n'aurais voulu faire de la peine ! Aussi, il vaut mieux que je me taise.... et me moquer de moi en écrivant !

Elle était parente avec un membre du personnel… et j'allais le payer - je l'ai senti immédiatement et j'ai culpabilisé - parce que je n'ai pas su réparer la faute. Je me suis même enfoncée lamentablement !

L'auto-dérision, en général, détend l'atmosphère et éloigne l’agressivité ambiante car la plupart du temps, il n'est pas bon, quand on est une femme, de donner son avis et de tenter par la parole de l'imposer.... lorsque l'on a raison bien évidemment. Parfois, il tombe à plat et provoque le contraire... et moi, je n'ai jamais eu ni la personnalité ni le caractère ni le physique pour forcer quiconque à me respecter quand j'exprime mes idées ! Donc, il vaut mieux écrire, comme ça...

Ce mois de juillet 68 donc…

Les convois des enfants arrivant de la région parisienne sont envoyés par le Secours Catholique ou le diocèse, je ne me souviens pas. Une religieuse va les chercher et les ramène à la colonie thermale par le train. Ce sont des enfants des classes dites modestes et certains sont pris en charge en partie par leur paroisse. Les autres arrivent de toute la France avec leurs parents qui repartent aussitôt pleinement confiants en la bonté des religieuses : leurs rejetons sont entre de bonnes mains. J’hérite des petites filles (5-10 ans), Blonde des petits garçons (idem), Châtain des grandes filles (11-15..16 ans max) et Brune des grands garçons (idem). Les 4 dortoirs communiquent par de larges portes. Je trouve très agréable de m’occuper des enfants, de coiffer ces jolies petites filles, de les aider à s’habiller et de les accompagner aux thermes puis en promenade dans Luchon.

Tout se passe bien et Châtain se montre très amicale.

Mais dans le groupe des petits garçons, il y en a un qui sort de l'ordinaire et que j'ai remarqué dès le premier jour car il est différent. C'était avant le repas du soir, je revenais de la cuisine quand j'ai senti un regard sur moi. Un choc. Je me suis retournée vivement, très mal à l'aise sans savoir pourquoi. En face de moi, assis sur une table, en équilibre, un gamin me fixait comme s'il voulait entrer dans ma tête. Je l'ai regardé attentivement et la couleur de ses yeux m'a surprise, le bleu azur se changeait en bleu cobalt puis en violet car le soleil couchant envoyait ses derniers rayons par la fenêtre derrière lui.

Mais pourquoi me fixait-il ainsi ? On aurait dit qu'il cherchait quelque chose, qu'il demandait quelque chose, qu'il voulait quelque chose ! Je n'arrivais pas à me détourner de ses yeux changeants et puis, enfin, il me fallut aller vers lui pour le connaître. Mais anticipant mon geste, comme des éclairs, la supérieure et une employée me devancèrent. Il reçut une claque sur la tête et elles le firent descendre de la table en le bousculant. Il résista un peu mais après une seconde gifle, il fut obligé de s'asseoir sur la chaise et de ne plus bouger !

Dès le lendemain, il se distingua des autres mais réussit quand même à intégrer le groupe tout en s'attirant les foudres des adultes autour de lui. Je n'arrivais pas à comprendre pourquoi ces femmes étaient toujours après lui comme s'il avait la peste !

Et comme je trouvais cela injuste, il devint tout simplement pour moi...

Un petit bonhomme à consoler...

En fait, il était très agité, voire indiscipliné. Il se faisait gronder quasiment tous les jours par la monitrice, le personnel et les religieuses qui le calmaient avec de grandes claques derrière la tête et en le secouant sans ménagement. Pour faire cesser cela après qu'un de ses copains soit venu me chercher - ils en avaient tous assez de le voir bousculé comme cela - j’allais lui parler avant que le repas ne commence. Il s’asseyait gentiment et je déposais un baiser dans sa chevelure coupée courte, abondante et frisée tout en lui massant le cou doucement jusqu'à ce qu'il se calme. On comprenait vite qu’il souffrait de quelque chose qui le mettait très mal. Il était hypersensible et cela se voyait même s’il jouait au petit caïd et sa maman lui manquait. Châtain, elle aussi, s'occupait de lui, lui témoignait de l'affection, le cajolait et était d'accord avec moi : il était perturbé par une sorte de mal qui le rongeait mais nous n'arrivions pas à le faire parler.

Sa maman était trop loin....

Aussi a-t’il eu l’idée d’en trouver une de remplacement même si elle n’était pas assez âgée pour l’être : moi ! Il avait une façon à lui d’avoir son monde en regardant la personne en penchant la tête et il laissait passer une lueur malicieuse dans ses yeux comme pour dire : « Je t’ai choisie et je t’aurai ! ». Et ce sourire coquin en coin lorsqu'il avait compris qu'il avait mis sa "proie" dans sa poche. Unique !

Évidemment avec moi ça a marché car il était attachant : tout frisé, long, maigre et agité. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu’il est venu vers moi et que je sentais qu’il était malheureux, mais je l’ai tout de suite aimé. Il avait une manière de se glisser doucement vers moi et de placer sa petite main dans la mienne quand on allait aux Thermes que c’en était sidérant ! Moi, j’étais ravie car dès le premier jour, je l’avais trouvé adorable et puis vu comme on sentait qu’il était malheureux, j’ai éprouvé un autre sentiment comme s’il me fallait le protéger, le rendre heureux, lui enlever cette souffrance.

Sans m’en douter, je commençais un apprentissage de maman.

Les journées passent

Mes collègues sortent tous les soirs – c’était autorisé - mais pas ensemble la plupart du temps. Châtain et Brune vont passer leurs soirées avec leurs fiancés respectifs, Blonde rejoint une bande de jeunes dans les cafés et boîtes de nuit de la ville où tous les garçons sont à ses pieds. Une bande de ce genre écumant les cafés et les bars est nouveau dans la région : les jeunes ont envahi l'espace et l'occupent sans complexe. On sent un vent nouveau souffler même ici au fond des montagnes, les filles et les garçons sont mélangés, se tiennent par la main, s'embrassent au vu et au su de tous, s'en vont se cacher (ouvertement !) sur la banquette arrière des voitures pour libérer une libido débordante qu'ils ne songent plus à dissimuler.... La légalisation de la contraception a été promulguée l'année précédente et la pilule circule sous le manteau pour éviter l'autorisation des parents et puis les garçons trouvent facilement des "capotes". Ils veulent - selon leurs dires - "éviter de se faire piéger". Chacun craint par-dessus tout de passer pour un idiot car la tradition veut que les filles soient impérativement mariées avant l'âge fatidique de 25 ans ! Si elles le dépassent, elles seront moquées et méprisées... Donc pour ces jeunes messieurs, la méfiance est de mise. N'est-ce-pas ! Mais bon, ils se feront avoir tôt ou tard et sans avoir besoin de recourir à cette méthode-là, ils ne pensent même pas au sentiment... Les femmes sont des joujoux à collectionner... pour le moment !

Mais ont-ils conscience que les jeunes filles dites "libérées" agissent exactement de la même manière envers eux ?

Les générations les plus anciennes sont choquées et le disent bien fort mais bon, Daniel Cohn-Bendit et ses amis "révolutionnaires" sont passés par là : ils ont ouvert une porte fortement cadenassée et rien ni personne ne pourra plus la refermer !

La société a changé irrémédiablement et ne reviendra pas en arrière.

Blonde est très courtisée, les hommes se retournent sur son passage dans la rue, c'est normal, elle est très jolie, ses toilettes et sa coiffure rendent ses dix-huit ans resplendissants ; son esprit étant vif et piquant, il vaut mieux éviter de la contrarier. Cependant, les autres filles ne sont pas en reste, elles rêvent toutes de vivre intensément avant de se marier, car après... beaucoup de choses ne seront plus permises.

Les restes de la tradition...

Blonde est devenue très amie avec une brune éclatante qui elle aussi, fait rêver tous les garçons qu'elle approche vu que outre son physique plus qu'attrayant et flamboyant, elle possède un don certain pour manipuler quiconque tombe dans ses filets.

Toutes deux savent à merveille résoudre, à leur avantage, les conflits avec les autres filles : ça faisait mal pourtant, parait-il ! Celles qui résistent sont bannies dans la honte, aussi, pour éviter cela, la plupart s'empresse de former un fan club !

Ces deux "belles" sont des stars dans Luchon, elles sont de toutes les fêtes, de toutes les soirées privées, on espère leurs présences car elles sont populaires dans le sens moderne du mot et tous rêvent d'entrer dans leur cercle d'amis.

Châtain et Brune ont une conception de la vie plus terre à terre, elles ont déjà rencontré l'homme de leur vie mais elles ne dédaignent pas d'aller danser avec les autres dans toutes les fêtes des environs, dans les dancings et les bars. Ils se connaissent tous, ils s'amusent bien, ils sont heureux de vivre, ils partagent leur jeunesse ensemble et c'est très bien.

Ne croyez pas que j'étais vexée ni même peinée que l'on m'oublie, oh ! que non ! cela m'arrangeait au contraire... Je n'ai même pas pensé une seule fois que l'on pouvait avoir l'idée saugrenue de m'inviter. Il faut quand même avoir des qualités que je ne possède pas pour plaire et j'en ai toujours été consciente. Je dois avouer que j'ai, en plus, pour avoir une paix royale, (toute relative) toujours accentué mes défauts en particulier dans les deux domaines suivants :

- d'aller chez la coiffeuse lorsque je ne peux pas faire autrement (les cheveux sont en bataille vu les boucles poussant dans tous les sens ! et la condescendance manifestée par les gens parfaits m'a toujours vraiment amusée !).

- et de porter les habits les plus moches que je pouvais trouver !

De ce fait, j'étais tranquille, on allait m'ignorer superbement !

J'ai profité ignominieusement de la vanité humaine qui veut que l'on ne sorte qu'en compagnie de belles personnes (physiquement, car moralement c'est une autre histoire, on s'en fout !) pour être valorisé et envié. (1)

En fait je n'aimais pas me retrouver dans un groupe quel qu'il fût et bien évidemment, j'accumulais les bêtises. Je finissais par mettre mal à l'aise les gens ce qui ne faisait qu'augmenter ma phobie !

Je souffre d'agoraphobie pure et simple poussée à l'extrême... Une maladie qui apparaît après un traumatisme violent dans l'enfance ou dans l'adolescence et qui ne peut se guérir.

J'ai une peur bleue de la foule (plus de 3 personnes dans un lieu fermé est la foule pour moi surtout si je sens le moindre soupçon d'agressivité dans l'air : je fuis dès que je le peux !), le moindre bruit trop fort, la plus petite bousculade et je me ratatine jusqu'à ce que je puisse trouver un "trou" pour fuir en courant ! Le fait d'entendre un seul cri me tétanise. Je préfère la solitude, le calme, la tranquillité et surtout, surtout le silence ! Comme cela, je peux rêver en paix sans que personne ne vienne me sortir de mon monde et donc me déranger.

Quand il me faut aller au-devant des autres, je me motive énergiquement longtemps à l'avance et je fais ce que l'on me demande mais toujours sur mes gardes en cas que...

Mais bon, si je suis en confiance, si tout se passe bien dans la gentillesse et la sérénité, aucun problème !

Donc, en ce mois de juin 1968, tout allait très bien pour moi dans le meilleur des mondes mais en août, les enfants trouvèrent anormal que je sois présente tous les soirs en permanence. Ils avaient déjà le sens de l'égalité de traitement social mais cette gentille attention m'a plus perturbée et affolée que fait plaisir. Cependant personne n'a eu l'idée absurde de m'inviter à sortir, je ne plaisais pas tout simplement et ouf ! Sauvée !

J'aurais inventé une excuse, à force, je suis passée maître dans ce domaine ...

Mais bon, comme je n'intéressais personne, je n'allais pas en sus, me faire remarquer... Mon credo : "toujours à l'écart pour rester invisible !".

Je vous raconte tout cela pour que vous compreniez bien ce qu'il s'est passé plus tard...

A suivre

Jackie Mansas

11 septembre 2016

1 - les seules personnes, outre ma mère bien évidemment, qui m'ont devinée ont été l'abbé Cazerolles + curé d'Izaourt et de Bertren et l'abbé Lacrampe + curé à l'hospice de Bertren. Ils m'ont sermonnée et m'ont recommandé "de jouer le jeu social". Ils n'avaient pas tort, je sais, mais ils ont fait comme tout le monde - plus gentiment et plus humainement toutefois - juger en fonction des codes sociétaux. Ce n'est pas comme cela que l'on aide les gens mais bon....c'était un autre monde, celui des baby-boomers post Libération (BBPL)...

Lire les livres du sociologue Louis Chauvel sur cette génération, très instructifs !

Commenter cet article

Archives

Nous sommes sociaux !

Articles récents