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Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


La crue de 1952 ....

Publié par Jackie Mansas sur 17 Mai 2017, 22:39pm

Catégories : #Culture et société pyénéennes

La plaine où coule la Garonne fleuve paisible mais parfois....

La plaine où coule la Garonne fleuve paisible mais parfois....

Nous sommes en février 1952,

 

Yvette et moi nous vivions nos quatre ans et demi avec ardeur, son frère Michel et ma sœur Tany, leur deux ans tout pareil... Ils tanguaient un peu sur leurs jambes potelées mais cela ne les empêchaient pas de suivre les aînées qui elles, galopaient vite...

 

 Il faut dire que vivre une sorte de liberté joyeuse dans un quartier aussi gentil, amical et solidaire au milieu des animaux, des plantes et des fleurs, ne pouvait que faire éclater à chaque occasion une vitalité sans pareille.... le bonheur total. Nous avions des parents formidables, sévères voire très, très sévères, à cheval sur les principes et l'éducation mais profondément aimants. Ce qui bien évidemment ne faisait qu'ajouter du bonheur au bonheur....

 

Ce jour-là 2 février après avoir joué et crié à l'envie dehors mais "remisés" à l'intérieur  illico presto car la pluie menaçait, nous avions bien goûté, au chaud devant la cuisinière et nous nous amusions à dessiner tout ce qui  nous passait par la tête. Maman avait acheté des cahiers et des crayons de couleur pour que nous ne nous ennuyions pas quand il faisait mauvais temps. Nous étions sages (obligés) et tout barbouillés de confiture. Le crépuscule commençait à tomber quand un coup de vent fit trembler les fenêtres. Puis un crépitement sec le suivit : la pluie tombait violemment sur le sol.

 

Maman se demandait pourquoi Anna ne venait pas chercher sa fille et son fils, elle les avait gardés pendant que leur mère et d'autres dames préparaient des conserves. Elle ne savait pas si elles avaient terminé et s'angoissait car avec la pluie qui menaçait de devenir diluvienne... Mais Anna arriva en courant cachée sous un grand parapluie. Elle remercia rapidement et disparut poussant les deux petits qui râlaient parce qu’il fallait rentrer à la maison alors qu’ils s'amusaient si bien !

 

La pluie ne s’arrêta plus.

 

Le 2 février, le tocsin sonna au lever du jour, les habitants croyant qu’un incendie s’était déclaré dans une maison du village sortirent en courant de leurs maisons. Ceux des quartiers du Vignaou et du Badet virent avec effroi leurs rez-de-chaussée envahis par une eau saumâtre. Dehors, le spectacle était effrayant, les eaux arrivaient en même temps de la Garonne et de la montagne. Elles se rejoignaient à mi-chemin du Vignaou. Les sources descendant de la montagne, charriaient des feuilles et des branches cassées par le vent ; il y avait également des rochers qui obstruaient les rigoles et barraient la route nationale aux Quatre-Chemins. Les voitures se trouvaient bloquées au carrefour et les chauffeurs venaient aider Jean Castex et ses voisins qui œuvraient à tout enlever le plus vite possible depuis le début de la matinée. Mais la tâche était ardue !

 

En bas, au niveau du Sacré-Cœur, les hommes s’affairaient à sauver Bernardine et sa voisine Amélia de leurs maisons envahies par l’eau de la Garonne. Le chemin de l'Agaou ressemblait à une rivière en furie tellement l’eau montait haut. Les hommes avaient passé des salopettes imperméables mais ils étaient trempés et grelottaient. Il fallait d’urgence sortir les deux femmes et Bernard Carbonne eut l’idée de se servir d’une maie de cochon comme d’une barque pour leur permettre de rejoindre le perron de l’hospice et ainsi de se retrouver à l'abri à l'intérieur sous la protection des religieuses. Ils bataillaient avec le courant et le froid les ralentissait.

Les deux femmes avaient été réveillées par le grondement de l’eau qui tapait sur les portes. Elle se glissait par en-dessous et montait, montait inexorablement à l’intérieur. Elles ouvrirent leurs fenêtres et appelèrent au secours.

 

A l’hospice, l’eau arrivait en haut du perron. La grande porte en fer forgé faisait barrage mais les trois portes fenêtres de la façade l’avaient laissée passer, elle s’était répandue dans les dortoirs du rez-de-chaussée et les pensionnaires étaient consignés au lit pour ne pas mouiller leurs pieds la plupart rongés par l’arthrose. La chapelle était protégée par les deux marches extérieures et les deux intérieures. Les cuisines en étaient aussi car en prévision des grandes inondations, les architectes avaient prévu un couloir partant du haut du perron, pour empêcher l’eau d’envahir les salles-à-manger.

 

La voie ferrée disparaissait sous un amoncellement de terre et de galets mêlés à l’eau agitée de vagues sur une hauteur de un mètre. Les barrières étaient bloquées. Aucun train ne circulait et Amélie Baron se tenait à la fenêtre du premier étage de la maison de la garde-barrière en attendant que l’on vienne à son secours.

Bernard posa l’échelle sous la fenêtre et la prit dans ses bras, elle était légère comme une plume. Vive comme une abeille dans la vie de tous les jours, elle ne mit pas longtemps à descendre les barreaux et à sauter sur le ballast inondé où elle fut récupérée par des hommes en maie à cochons.

 

Les étables et les granges du bas du quartier du Vignaou avaient été bâties sur un remblai afin de les protéger des inondations. Les animaux ne risquaient rien mais l’humidité de la paille les incommodait. Les poulaillers furent déménagés vers les granges. Il n'y avait pas de dégât dans notre  maison car la crue s'était arrêtée au niveau de la ferme des Sabinotto plus en bas dans la pente mais chez "Monsieur", en face, c’était catastrophique. Le flot arrivait aux fenêtres et avait réussi à rentrer. Ma mère pensa soudain qu'elle serait seule pour nettoyer et tout remettre en état ; elle se sentit très fatiguée en ouvrant la porte mal jointée qui laissait passer le jour en temps normal…

 

Quand nous les enfants, nous vîmes le spectacle, ce fut des cris et des sauts de joie : c’était trop beau ! Toute cette eau qui coulait et les feuilles mêlées aux branches qui passaient devant nous comme des bateaux nous fascinaient. On essayait de les attraper et on sautait comme des cabris pour y arriver.

 

Bien évidemment, en essayant de ne pas mouiller nos chaussures, décidés à désobéir, nous réussîmes à monter jusqu’aux Quatre-Chemins. La route nettoyée et les rigoles débouchées permettaient enfin aux sources de la montagne de s’engouffrer dans le tunnel qui traversait la route, descendait le Vignaou et rejoignait le fossé de Campénard. Yvette et moi, complices en diable, on se glissa jusqu’au niveau du bistrot pour regarder l’eau bondir si fort et si vite. Mais ce bonheur de la découverte ne dura pas longtemps : nous fûmes délogées par nos mères en colère et nous dûmes redescendre dare-dare. C’était trop dangereux, la force du courant pouvait nous entraîner. Nous fûmes consignées dedans avec interdiction de sortir de toute la journée.

 

Alors on bouda avec application et fortement et les parents manifestèrent encore plus de mécontentement. On entendit la phrase choc habituelle dans les deux maisons :

- Tu fais du boudin ? Et bé, tu n’auras rien à manger à midi !

Ce fut LE déclic : le sourire revint sur nos petits visages. Rien à manger ? Impossible même de supporter l'idée....

 

La pluie cessa, le soleil réapparut et les eaux se retirèrent lentement durant les deux jours suivants ; le quartier d’Es Poujaous où le lavoir avait disparu sous la vase ne fut dégagé qu’une semaine plus tard. La vie reprit son cours mais les esprits restaient marqués.

 

La peur que tous les habitants inondés avaient éprouvée revint sur le tapis au mois de mars suivant. Les journaux et en particulier Paris Match, relataient le drame que vivaient les Tignards, en Savoie, à qui l’Etat allait noyer leur village sous des millions de mètres cubes d’eau d’un barrage, le plus grand de France et même d’Europe !

Il fallait fournir de l’électricité à tout prix pour relever la France. Rien ne comptait plus que cela et surtout pas l’avis, l’opposition des villageois.

A Bertren, on s’échangeait les journaux, on laissait ce que l’on faisait pour écouter les informations à la radio. Les commentaires allaient bon train. Maman, angoissée naturellement, ne pouvait oublier la crue et en faisait encore des cauchemars. Depuis que tout le monde s’intéressait au barrage de Tignes, elle rêvait que le village disparaissait sous des tonnes d’eau ! Elle se réveillait en sueur et n’arrivait pas à se rendormir.

 

Le dimanche 16 mars, à la messe de 11 heures, l’abbé Sécail ne put s’empêcher dans son sermon, de fustiger un Etat – en l’occurrence celui de la France - à la botte des puissances de l’argent, qui avait détruit une église et le village qui l’entourait. Il rappela les tristes évènements qui avaient marqué ces derniers jours.

 

« Alors que l’eau de la rivière Isère envahissait doucement le village, une entreprise parisienne arriva pour déterrer les corps du cimetière. Chaque famille voulut récupérer ceux de ses défunts. On a même vu deux femmes se disputer le squelette d’une enfant morte en bas âge car chacune croyait qu’il s’agissait de la sienne !

Et pendant ce temps-là, les ouvriers du barrage qui partaient, démolissaient les murs des maisons, jetaient dehors les meubles, les bibelots, la vaisselle ! Chacun a récupéré ce qu’il a pu de ce qui lui appartenait. Les gendarmes mobiles ont délogé manu militari les récalcitrants !

Quel choc quand ces hommes-là ont commencé à détruire l’église ! Des femmes pleuraient, les hommes étaient effondrés devant le désastre. Et maintenant, du haut du grand mur du barrage – 180 mètres, vous vous rendez compte ! – les Tignards regardent l’Isère, leur rivière tranquille qu’ils aiment tant, recouvrir les ruines de ce qui était encore un petit paradis quelques jours auparavant.

Aujourd’hui, tout est fini ; ce soir, il ne restera plus rien qu’une immense étendue d’eau. On a noyé Notre-Seigneur pour fabriquer de l’électricité ! Prions tous ensemble, prions pour ceux qui ont tout perdu dans cette effroyable épreuve, leurs maisons, leurs terres, leur place dans la demeure de Dieu. Prions pour que ce sacrifice ne soit pas vain à l’avenir ».

 

Les têtes se baissèrent et le silence fut total. On n’osait même plus respirer. On ne savait pas pourquoi mais on se sentait triste, très triste et tandis que le curé retournait devant l’autel, chacun imaginait que Bertren était barré aux deux extrémités par un mur qui touchait presque le ciel et que doucement mais inexorablement, la Garonne montait, engloutissant le village et la plaine si riche, si belle dès que le printemps revenait, sous une immense coupole d’eau. On imagina la Vierge Marie sur son bout de clocher s’enfoncer dans l’écume mouvante et on frissonna de peur.

 

En janvier 1955, une autre crue ravagea à nouveau la plaine de la Garonne. Il fallut déménager tous les habitants du quartier du Sacré-Cœur mais l'eau se cantonna à cet endroit. Et la montagne ne craqua pas cette fois là.

 

Il faut dire qu'à peine élu maire en mars 1953, Jean Castex organisa "les prestations" sur l'année sur tout le territoire de la commune et l'eau fut canalisée .... dans la plaine les cours des fossés - enfin des anciens ruisseaux Labau et Goutille - furent nettoyés, piochés et entretenus soigneusement. Comme leur profondeur était assez conséquente, l'eau descendant des sources, toujours elles aussi nettoyées, coulait toute l'année maintenant une biodiversité de toute beauté. Les haies furent également rénovées et taillées avec soin et protégées, elles surent accueillir toute la faune ailée migratoire...

 

1966 vit le dernier entretien des fossés non pas lors des prestations qui disparurent mais effectué par des machines qui détruisirent une partie de la faune et  de la flore aquatique...

 

Depuis, tout est laissé à l'abandon. Les haies ont disparu et alors les fossés... n'en parlons : tout un patrimoine tombé dans l'oubli.

 

Jackie Mansas

18 mai 2017 

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