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Les caps bourrut des Pyrénées

Les caps bourrut des Pyrénées

Actualités d'hier et d'aujourd'hui sur les Pyrénées Centrales, au travers de l'histoire d'une famille, celle d'un "pays", celui des Pyrénées. Le passé est omniprésent avec celui d'un petit peuple : la Barousse...


Barousse : les dévastations du 19ème siècle. 3

Publié par Jackie Mansas sur 11 Novembre 2016, 20:47pm

Catégories : #Culture et société pyénéennes

http://www.1000gites.com/galerie : Mont Né

http://www.1000gites.com/galerie : Mont Né

Retournons en Barousse en cette année 1814.

Il y a 202 ans, nos ancêtres partaient en guerre contre l'Etat Français représenté par la République puis par l'Empire, en croyant dur comme fer que du moment que le roi Louis 18 était revenu sur le trône, ils pouvaient faire ce qu'ils voulaient des forêts de la vallée toute entière.

On a vu la dernière fois, que l'arpenteur de Bertren, Billères, déclarait aux enquêteurs en décembre 1814, que le nombre de coupeurs était aussi considérable que le nombre des habitants de la haute vallée.

Si l'on considère qu'en 1806 (1), la population de la Barousse atteignait le chiffre de 6792 personnes :

- Anla :                             235

- Antichan :                       178

- Aveux :                           139

- Bertren :                         188

- Bramevaque :                 170

- Cazarilh :                         181

- Créchets :                        156

- Esbareich :                       437

- Ferrère :                           324

- Gaudent :                         154

- Gembrie :                          143

- Ilheu :                                155

- Izaourt :                              322

- Loures :                              360

- Mauléon-Barousse :           670

- Ourde :                               250

- Sacoué :                             322

- Sainte-Marie :                       85

- Saléchan :                           563

- Samuran :                              43

- Sarp :                                   216

- Siradan :                              388

- Sost :                                    404

- Thèbe :                                 376

- Troubat :                               633

La population de la Haute-Vallée atteignait le chiffre de : 1415 personnes.

On peut raisonnablement penser que :

quelques 1500 personnes en train de couper ce qui restait des forêts dévastées au 18ème siècle soit à peu près - si l'on considère que en 1970, les statistiques de l'ONF donnait la superficie de 5620 hectares de forêts

on en déduit que en 1814, la superficie totale des forêts de Barousse pouvait avoisiner : 5620 ha / 2 = 2810 ha. En poussant plus loin le raisonnement, en fonction du chiffre de population des quatre villages de la Haute Vallée, il ne pouvait plus y avoir que environ 2810 ha / 2 = 1405 ha de bois à couper !

Et comme beaucoup d'arbres étaient inaccessibles vu le relief dangereux... .

Les dévastations n'auraient pas duré de mai à octobre (ensuite en novembre la neige ne permettait plus de travailler sur les pentes) soit 5 mois, s'il y avait eu 1500 coupeurs dans les massifs ! Si l'on y ajoute ceux de la vallée d'Oueil...

La déposition de l'arpenteur Billères est donc exagérée toutefois le curé de Cazarilh, au mois d'août, n'ayant trouvé aucun homme au village pour une sépulture dut recourir aux femmes. Ils étaient tous en forêt pour faire de la cardine. Louis Saint-Paul, 45 ans, charpentier à Loures, confirmera cette absence masculine générale : "en septembre, je me rendis à Ferrère pour acheter un chêne à Touet, pour le compte de Lunniac Nicolas. Je lui demandais ainsi qu'à d'autres où se trouvaient les habitants du village. Ils me répondirent qu'ils étaient en forêt et gagnaient beaucoup d'argent".

Les meneurs nommaient des commissionnaires pour surveiller les bûcherons dans leur travail, quatre de Mauléon, un de Ferrère, trois de Sost (2). Madame Plamajou montait souvent en forêt pour exhorter ses ouvriers (le chiffre de 600 a été mentionné par la plupart des témoins), à travailler plus et pour les payer. Elle proposa à Louis Gérac de Troubat d'aller couper du bois pour son compte contre une contribution de 40 francs la mise. Il devait également recruter d'autres charpentiers qui refusèrent (3).

En effet, tous n'acceptaient pas. Elle menaçait les charretiers de les dénoncer s'ils ne lui donnaient pas la préférence et de faire saisir la marchandise. Par contre, s'ils craignaient d'être arrêtés, elle les rassurait : "Dites aux gardes que c'est pour moi et vous passerez". Pierre Vaqué d'Anla avait même fait une levée d'argent pour payer les forestiers. Il existait donc une organisation et pour qu'elle fonctionne bien, il fallait que chacun dans la hiérarchie administrative soit d'accord et reçoive une part si minime soit-elle des bénéfices. Madame Plamajou et Pierre Vaqué les achetèrent à peu près tous.

Muller, brigadier de gendarmerie à Loures, aurait reçu trente francs pour laisser passer deux chars de cardine. Certains lourais l'accusèrent d'avoir ignoré délibéremment les activités d'Anselme Verdier, mais on ne compte que très peu de témoignages. Par contre, quelques uns affirmèrent que du bois de chauffage avait été transporté à la caserne (4). Il ne fut pas inquiété, ce qui laisse supposer que les déclarants lui portaient rancune pour des faits qui ne les concernaient que personnellement. Le brigadier Sabaro, de Lannemezan, prendra d'ailleurs sa défense en déclarant qu'il était honnête homme et que "s'il a fermé les yeux sur quelques petits délits, c'est par humanité et sans rétribution". (5)

Les forestiers.

Du côté des forestiers, les frères Andrieu Dominique et Roch, nés à Anla d'une famille aisée et estimée, gardes-forestiers de la vallée, furent mis en cause ès la découverte des événements en octobre.

Dominique Andrieu était parti à la guerre à seize ans et participa à la Campagne d'Italie - 24 mars 1796 au 7 avril 1797 - où il reçut le grade de Maréchal-des-Logis. Blessé à la main droite et aux cuisses, il rentra chez lui à Anla auprès de sa famille.

Roch, quant à lui, resta toujours au village, chez ses parents. Ils jouissaient d'une bonne réputation. Billère de Bertren, tout en leur reprochant de s'être laissés achetés, le reconnaît :" Deux jeunes gens comme eux, ayant reçu une excellente éducation". Comme dans toutes affaires de ce genre, il faut des coupables et on les choisit, en général, à la base. Pour leur défense, les deux frères déclarèrent que lors de la chute de Napoléon, les "ennemis" et déserteurs envahirent le département et les paysans se portèrent en masse dans les forêts pour confectionner du merrain avec le hêtre et de la cardine. L'administration étant paralysée et la France désorganisée, la colère des Baroussais les obligea à laisser faire. Après le retour du roi, le calme revenu, ils essayèrent de verbaliser, mais il était trop tard. Cependant, le 8 juillet 1814, ils dressèrent un procès-verbal pour constater la dévastation de plus de 600 arbres. Il leur était impossible de connaître les délinquants mais le 9 juillet, ils firent des saisies de hêtre.

Pourtant, malgré leurs dénégations, ils profitèrent largement de la situation, au point de vue matériel, bien entendu. Toute l'Administration Forestière, dépassée par les événements, suivit leur exemple.

Il est vrai qu'aucun d'entre eux n'alla plus en forêt et ce dès le mois de mars ou bien très rarement. Les deux gardes recevaient cinq francs par chantier de trois cents ouvriers, 10 sols par pile de cardine confectionnés et 5 sols pour chaque roule coupé. Ils reçurent de la laine de certains habitants de Créchets et de Gaudent, 6 francs de chaque personne qui fabriquait de la cardine. Ils passèrent un accord avec les communes de la vallée d'Oueil, leur permettant d'aller abattre les arbres dans les forêts de Barousse contre 30 francs par commune.

Chaque tonnelier de Troubat leur donnait une comporte. A Bertren, ils exigèrent 12 francs de quelques hommes surpris à couper un arbre martelé et obligèrent trois d'entre eux qui débroussaillaient un endroit de la forêt à leur remettre trois francs chacun pour ne pas être verbalisés. Ils délivrèrent un passe à un certain Baron pour voiturer deux chars de comportes sans ennui, contre une somme de 16 francs (6). Madame Plamajou et Pierre Vaqué les invitaient souvent à dîner avec eux pour discuter affaires.

La femme de Jeannet Sens Laflingou, tonnelier à Troubat, dût emprunter 7 francs à Giette Dutrey maire de Troubat, pour payer les gardes (7). Roch discutait des marchés, Dominique recevait ce qu'on voulait bien lui donner. Ils étaient maîtres en Barousse.

Preuve qu'avec de l'argent et un caractère de "dictateur", on peut mettre à genoux alors que l'on a reçu un mandat public, environ 6000 personnes !

Il nous faut reconnaître que s'ils avaient voulu vraiment arrêter les Baroussais, ils auraient pu le faire : il leur suffisait d'alerter leurs supérieurs et la gendarmerie au niveau départemental et ils auraient réussi. Donc, ils avaient tout intérêt à ne rien dire...et à faire peur aux habitants pour les exploiter tant que ça marchait !

Ils n'ont été rien d'autre que des "dictateurs".

A suivre.

Jackie Mansas

11 novembre 2016

Sources de ces articles : ma thèse de doctorat "Les Communautés de Barousse et la forêt du 17ème au 19ème siècle" 1983. Université de Toulouse-le-Mirail.

1 - La Boulinière

2 - Série 7 M, déposition de Jean Rixens, 44 ans, notaire royal à Mauléon-Barousse

3 - déposition de Jean Rixens , 44 ans, notaire royal à Mauléon-Barousse

4 - la caserne se trouvait entre la rue qui longe la Poste actuelle vers la Devézère et ce qui reste de l'ancien casino de Loures-Barbazan. Maison particulière.

5 - déposition Sabaro, le 28 décembre 1814 Série 7 M, archives des Hautes-Pyrénées.

6 - Billère arpenteur à Bertren, déposition décembre 1814

7 - Déposition Giette Dutrey, maire de Troubat, décembre 1814.

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